L'arme était trop lourde, l'instinct de ma profession me le disait. J'avais pudeur d'en écraser une femme....

Geoffroy, je viens de faire allusion à mon état de juge. Ce mot me fait mal à écrire. Je ne me souviens pas d'avoir commis une autre mauvaise action en toute ma vie. Ceci était une mauvaise action.

Plus mauvaise parce que j'étais un juge.

Ma profession affilait dans ma main l'arme à moi livrée par l'homme de la rue Vivienne.

Si j'eusse été dans l'exercice public de ma fonction je n'aurais pas hésité. Dans l'intérêt social qui lui est confié, un magistrat a droit d'agir autrement qu'un simple citoyen. L'utilité de tous, opposée au désastre mérité d'un seul est l'éternelle excuse de certains agissements judiciaires.

Comment n'aurait-il pas le champ libre, les coudées franches, la conscience débridée celui qui cherche la vérité pour le compte de tous les honnêtes gens, à l'encontre d'un seul malfaiteur?

Et pourtant, bien des fois, dans l'exercice public de mes fonctions, la répugnance m'a saisi au collet.

Bien des fois je me suis dit: Ce sont là d'adultères accommodements. Le Mal est toujours le Mal, même quand on l'emploie comme outil pour produire le Bien.

Ici, toute excuse professionnelle me manquait. J'agissais pour moi, pour mon amour qui était moi-même.

J'hésitai. Ma conscience me criait: «Arrête!» Mais ma passion, parlant plus haut encore, me montrait l'avenir sous son voile de deuil.