[Introduction du roman]
Il y avait une fois cinq fournisseurs qui étaient tous les cinq Normands du pays de Caux.
C'était à la fin du Premier Empire,—mais ils n'avaient pas toujours été fournisseurs.
Avant d'être fournisseurs, l'un était un gentillâtre ruiné, l'autre un mendiant à besace, le troisième un bedeau de paroisse, le quatrième un maquignon banqueroutier et le cinquième un soldat déserteur.
Vous voyez que MM. les fournisseurs du Premier Empire étaient déjà des industriels assez comme il faut. Depuis lors, on a fait mieux.
C'était en 1811, il s'agissait dès lors de monter, d'habiller, de chausser, d'équiper en un mot la Grande Armée qui devait geler en Russie.
Il y avait aux Tuileries des embarras de toute sorte qui formaient l'envers d'une immense gloire: entre autres des embarras d'argent.
Or, c'est la vraie fête des fournisseurs quand le pouvoir n'a pas d'argent.
Dans tous les coins de la France et même au fond des campagnes, les fournisseurs sortirent de terre. Ne croyez pas que notre quart de siècle ait inventé les cocottes-fournisseuses. Il y eut, en 1811, des demoiselles qui vendirent à l'État bien des chevaux fourbus et bien des culottes percées.
Ce fut au point que le bon pays de Caux lui-même voulut avoir sa part du gâteau. Le 12 juin 1811, dans un cabaret de Lillebonne, Jean Rochecotte-Bocourt, le gentillâtre, réduit au métier de facteur rural, Jean-Pierre Martin, bedeau de la paroisse, Vincent Malouais, ancien marchand de chevaux, et Simon Roux, qui se cachait sous le nom de Duchesne, en sa qualité de déserteur, signèrent, sur papier graisseux, un acte où ils s'associaient pour fournir au gouvernement tout ce dont le gouvernement aurait besoin.