—Ma première question, dis-je, est probablement de celles que vous croirez devoir laisser sans réponse. Je désirerais savoir ce que vous pensez de la position judiciaire de l'accusée.
—Eh bien! collègue, fit-il, en reposant son verre, c'est là ce qui vous trompe! Jeune école des pieds à la tête! Au Palais, je suis bien obligé de suivre une routine: les vieux me mangeraient, mais chez moi, j'agis à ma guise. À quoi bon des cachotteries?... En premier lieu, il n'y a pas à dire, voyez-vous, elle est délicieusement jolie.... Il parait que votre président Ferrand avait vu son portrait. Pivert me l'a dit hier, après la tripotée de reproches qu'il a reçue du même président. C'est son pain quotidien. Il arrivera à force de verges. Vous voyez comme je suis sans façon dans mon langage. Jeune école, Pivert m'a dit: «Puisque M. le président lui servait de témoin, il aurait bien pu la reconnaître.» Dame! ça parait plausible, mais... à quoi pensez-vous donc, collègue?
Je pensais à ce qu'il disait. C'était la première fois que j'entendais parler de cela, car j'eus seulement beaucoup plus tard entre les mains la lettre où Mlle Agathe racontait le mot prononcé par M. Ferrand à la vue du portrait de Jeanne. Mais au lieu d'avouer ma préoccupation, je dis:
—J'attends votre réponse à ma question, Monsieur et cher collègue.
—Alors, fit-il, la... distraction de M. le président ne vous frappe pas? Tant mieux! c'est sans doute qu'elle n'a aucune importance. Je vous disais donc que l'accusée est adorable. Mais ceci n'a pas encore été classé, même par la jeune école, au nombre des circonstances atténuantes. Mon opinion sur la situation, judiciaire de l'accusée, je vais vous la dire sans la mâcher. L'accusée est perdue de fond en comble. Sa culpabilité est plus claire que le jour, ceci ne serait rien, mais en même temps, ce qui est tout, plus facile à démontrer que deux et deux font quatre.
Il repoussa son siège et prit un cure-dents.
J'essuyai la sueur de mon front. M. Cressonneau me tendit la main pour la troisième fois.
—Vous avez voulu savoir et j'ai parlé, me dit-il d'un ton sérieux. Il est bon de ne pas garder d'illusions. L'affaire est simple comme bonjour. C'est Fanchette qui a commis le crime, et Jeanne est Fanchette. Voilà tout.
—Et si Jeanne n'était pas Fanchette? demandai-je.
Il me regarda avec une curiosité qui n'était pas sans inquiétude.