M. Louaisot l'ancien vint un fois à notre hospice chercher un petit saute-ruisseau «pour le pain» comme on dit à Dieppe. Je n'avais jamais vu d'homme si imposant que lui, quoiqu'il portât un bonnet de coton blanc par-dessous son chapeau et que ce bonnet ne fût pas propre.
On fit ranger les petits de huit à dix ans dans la cour et M. Louaisot l'ancien nous passa en revue. Quand il arriva à moi, il me donna un soufflet parce que je me mouchais avec ma manche.
—Comment s'appelle ce polisson-là?
—Jean-Baptiste Martroy.
—Martroy! J'ai été pendant quarante ans le bienfaiteur de ton père. Jean-Baptiste, à ton tour, je vais te donner une position. Veux-tu venir avec moi?
Ça m'était bien égal. Je ne pensais pas qu'on pût être plus mal quelque part qu'à l'asile. On me fourra dans la carriole de M. Louaisot l'ancien qui dormit pendant toute la route, parce qu'il avait déjeuné deux fois et dîné trois—chez des clients.
Moi, j'avais faim, aussi on m'envoya coucher sans souper.
M. Louaisot l'ancien était notaire royal au gros bourg de Méricourt-lès-Dieppe. J'entrai chez lui maigre comme un coucou et j'y devins étique. Il faisait de nombreuses affaires dans les campagnes. Il trouvait toujours que je mangeais trop et que je ne voyageais pas assez. J'étais en route depuis le point du jour jusqu'au soir. Cela ne me fit pas grandir à cause de mon ordinaire, qui était le jeûne.
Après avoir tiré la jambe toute la semaine, on me mettait le dimanche, pour me reposer, à «curer l'étable», comme le bonhomme appelait lui-même son étude.
Je suppose qu'il pensait aux écuries d'Augias, car il était facétieux et instruit, autant que pas un notaire de la campagne normande, où ils sont tous pétris d'esprit.