Elle peut encore réussir. Si je n'étais pas là, moi que je désignerai—l'expression est assez heureuse—par le nom de vermisseau providentiel, je dirais qu'elle doit réussir.

En somme, n'exagérons rien: étant donnée la valeur intellectuelle de M. Louaisot, on pouvait trouver mieux comme idée.

Mais l'idée étant admise pour ce qu'elle vaut, tous ceux qui connaissent un peu la partie vous diront, s'ils sont de bonne foi, que M. Louaisot de Méricourt a dépensé pour la réaliser des trésors de patience, d'audace, d'activité et de scélératesse et même de génie. Vous allez voir.

Le fils Jacques partit pour l'École de droit sans se réconcilier avec son père. Son absence ne fit ni chaud ni froid à ma situation, qui était celle d'un petit noir dans les colonies, avant l'émancipation. Tout y était, même le fouet. Louaisot l'ancien aimait à donner le fouet quand sa digestion ne réussissait pas comme il voulait.

Je ne sais comment exprimer cela: je ne me déplaisais pas chez lui—à cause de la tontine.

La conversation entre le père et le fils m'avait ouvert l'esprit d'une façon singulière. Je ne prenais plus la tontine pour une vieille dame. Je savais que c'était un tas d'or qui allait grossissant incessamment—comme les boules de neige qu'on roule au dégel.

Elle valait déjà, la boule de neige, en l'année où nous étions alors—1843,—plus de quatre millions.

Avais-je, du fond de ma misère, une notion bien exacte de ce que pouvait être un million, je n'en sais rien, mais on peut affirmer que chez les enfants l'idée du million est plutôt au dessus qu'au-dessous de la réalité.

La première fois qu'on essaie de l'évaluer, on a peur que le monde ne contienne pas assez d'or pour parfaire cette énormité.

La tontine, quand je voulus la définir, fut donc pour moi une bourse de quatre millions, devant doubler dans une période de quinze années et qui avait cinq propriétaires.