Était-ce bien cela? Si c'eût été cela, les cinq propriétaires auraient pu partager. Or, les cinq propriétaires mouraient de faim en regardant au loin ce festin, gardé par une barrière magique et auquel leurs longues dents ne pouvaient atteindre.
Non, ce n'était pas cela. L'essence de la tontine est de n'appartenir qu'à un seul. Tant qu'ils étaient cinq ayant droit, elle n'appartenait donc à personne.
Ou plutôt elle appartenait à M. Louaisot l'ancien, dragon de ce trésor, qui avait mission de le garder captif sous une demi douzaine de clefs.
Mais j'ai déjà dit combien ce vieux Normand de notaire qui faisait entrer la cour d'assises dans la définition de l'honnêteté, était fanatique partisan du travail. Je ne me couchais jamais le soir sans être à moitié expirant de fatigue.
M. Louaisot usait du même système vis-à-vis de ses autres clercs. Pourquoi, faisant exception pour l'argent de la tontine, l'aurait-il laissé honteusement se reposer?
Comme il ne se mettait jamais en dehors d'une certaine régularité, rogue comme le puritanisme coquin, il faisait grand bruit de l'immaculée candeur de sa caisse. Je penche à croire que sa caisse était en état, mais il s'y faisait des affaires à la petite semaine sur une échelle vraiment imposante. On venait lui chercher des sous jusque de l'autre côté de Rouen.
Les paysans normands sont très fins, mais très nigauds. L'idée de posséder les affole; ils ne savent pas résister aux attraits d'un lopin de terre. Aussitôt qu'un paysan a emprunté vingt écus, il est pris. M. Louaisot le tient par la patte et ne le lâche plus. En Normandie, M. Louaisot l'ancien se nomme légion. Je ne veux même pas dire ce qu'une pièce de 5 francs peut rapporter au bout de l'an à ces monts-de-piété campagnards. On ne me croirait pas.
Mais, soit qu'on les nomme banques, études, agences, soit même qu'on les appelle cabarets, si le titulaire vend du cidre, échoppes s'il raccommode des savates ou s'il fait la barbe en foire, je puis bien constater que ces boutiques de liards pullulent à tel point chez nous qu'il faut compter au moins un bourreau pour chaque douzaine de victimes.
Aussi les bourreaux eux-mêmes commencent à maigrir. On rencontre de ces sangsues toutes plates et qui languissent. Le métier ne va plus.
Le métier allait toujours pour Louaisot l'ancien qui était le dieu de cette arithmétique rabougrie. Il faisait en grand. Banquiers, perruquiers, agents, rebouteurs, usuriers de tout poil et de toute engeance étaient ses tributaires. C'était moi qui faisais circuler les capitaux, et sous ma petite houppelande en guenilles, je portais une vieille sacoche où il y avait parfois plus que la recette d'un garçon de banque.