Mais quelqu'un qui plaisait aux dames, surtout à Mme Barnod, c'était ce farceur de baron: M. le baron Péry de Marannes. Il devait bien friser la quarantaine, sinon la dépasser, c'est égal, c'était toujours un chérubin pour la gaieté et la folie. Il faisait la cour à tout le monde, même à Mme Louaisot—la propre femme de Louaisot l'ancien, dont je n'ai pas eu encore occasion de parler.

C'était celle-là qui me coupait mon pain bis et mon petit morceau de viande. Je ne me souviens pas d'avoir rencontré une plus vilaine bonne femme en toute ma vie. Le fils Jacques en fit pourtant un beau jour une manière de grande dame qui mettait de la dentelle sur ses sales cheveux gris, mais c'était le sorcier des sorciers. Nous verrons la chose en son lieu.

Pendant que je suis au pain bis et à la viande, je peux bien parler un peu de moi. Je courais entre quatorze et quinze ans, la deuxième année du retour du fils Jacques. Je n'avais pas grandi d'un demi-pouce ni grossi d'une demi-livre. Mon père et ma mère m'avaient peut-être fait ainsi étant par trop anciens: j'étais de la vieille étoffe. Mais il est sûr que dans la maison Louaisot on ne me donnait pas assez à manger. Par contre, ils me faisaient trop travailler. Il y avait des temps de presse où la bonne femme venait me réveiller la nuit.

Le vieux Louaisot et elle faisaient bon ménage. Elle le respectait beaucoup pour un motif qu'elle exprimait ainsi:

—Depuis trente ans que nous sommes mariés, M. Louaisot en est encore à lever la main sur moi!

Son air peignait sa reconnaissance profonde et solennelle quand elle disait cela. On voyait bien qu'elle pouvait vivre cent ans et qu'elle ne guérirait jamais de son étonnement.

Elle buvait du cidre avec plaisir, mais sans se déranger, se lavait les mains les jours où elle allait en ville, et obtenait quelquefois—pas souvent—des écus de cinq francs pour le fils Jacques qui la traitait par-dessous la jambe en toute occasion.

Si j'étais maigre comme un petit clou, je n'étais pas faible. J'accomplissais une somme de besogne qui eût découragé un homme fort. Outre mon état de petit clerc et mes fonctions de saute-ruisseau, j'étais le valet de chambre des deux Louaisot père et fils et la camériste de la bonne femme.

Faut-il l'avouer? Dès cet âge si tendre j'avais un talisman: l'amour. Stéphanie, jeune paysanne un peu plus âgée que moi et légèrement disloquée, qui raccommodait le linge et les vêtements tout en faisant la cuisine, avait su me plaire.

Je n'ai pas un tempérament à m'étendre sur les secrets de ma vie privée. Qu'il me suffise de dire qu'un cœur content fait passer par-dessus bien des désagréments matériels, et que Stéphanie, sans manquer à l'honneur, me donnait bien quelques rogatons et quelques caresses.