Nous étions liés très certainement, toi et moi; mais mon malheureux défaut d'expansion et la timidité de mon caractère m'ont fait craindre souvent de n'avoir jamais su inspirer à personne une véritable amitié.
Pas même à toi.
J'entends une amitié de frère.
C'est là le mot, tiens, il m'aurait fallu un frère. Je l'aurais regardé comme forcé par la nature à écouter mes pauvres plaintes, à entrer dans mes misérables douleurs, à me fournir enfin les conseils dont j'ai un si cruel besoin.
Tu étais moqueur autrefois. Tes lettres, que je lis avec bonheur—et laisse-moi te remercier de n'avoir jamais cessé de m'écrire—tes lettres te montrent à moi moins ami du sarcasme, mais je t'y vois lancé dans de grandes relations, tu vois le monde, tu connais la vie, pour employer le mot sacramentel.
Cela m'effraie. Moi je ne vois personne et je ne connais rien.
Moi.... Comment te faire la confession d'un triste sire, empêtré dans la plus plate et la plus bête—à ce qu'ils disent—de toutes les aventures réservées aux innocents qui ne savent pas le premier mot de la vie?
Je n'ai pas eu de jeunesse. Je commence à croire que c'est un grand malheur.
Je vivais avec vous là-bas à Paris; mais je ne vivais pas comme vous, et j'ai souvent pensé depuis que c'était là l'origine du défaut d'élan que je remarquais chez la plupart d'entre vous à mon égard.
Il y avait des heures où j'aurais tant souhaité votre affection! Je me sentais si bien capable de me dévouer pour vous, du moins pour quelques-uns d'entre vous.