—Les poètes ont bien raison, dit-il comme s'il se fût parlé à lui-même, de vanter les joies du retour au toit paternel. Moi qui n'ai point de famille, je ressens ici comme un avant-goût de ce bonheur… Et tiens, Jude, mon garçon, l'illusion s'accroît: il me semble qu'enfant j'ai vu jouer le soleil d'automne dans des rideaux de soie comme ceux-ci. Sentiment étrange, Jude! Enfant sans père, j'éprouve ici comme un ressouvenir lointain de baisers, de caresses et de douces paroles…
—Monsieur, interrompit le vieil écuyer, je vais prendre congé de vous, pour commencer ma tâche.
—Reste, Jude, quelques minutes, un instant, je t'en prie! Mon coeur s'amollit au contact de pensées nouvelles. Je ne sais, Jude, mes yeux ont besoin de pleurer!
—Souffrez-vous donc? dit celui-ci en s'approchant aussitôt.
Didier laissa tomber sa main dans celle du vieillard et renversa sa tête sur l'oreiller.
—Non, répondit-il, je ne souffre pas. Au contraire. Je ne voudrais point ne pas éprouver ce que j'éprouve: car cette angoisse inconnue est pleine de douceur. Qu'ils sont heureux, Jude, ceux qui ont de vrais souvenirs!
—Ceux-là, répliqua l'écuyer avec tristesse, ne revoient parfois jamais la maison des ancêtres. Ce doit être une amère douleur, n'est-ce pas, que celle de l'enfant qui se souvient à demi et qui meurt avant d'avoir retrouvé la demeure de son père.
—Tu penses à Georges Treml, mon pauvre Jude.
—Je pense à Georges Treml, monsieur.
—Toujours! Dieu t'aidera, mon garçon, car ton dévouement est oeuvre chrétienne… Allons! voici un nuage qui couvre le soleil. Le charme s'évanouit. Je redeviens le capitaine Didier et je suis prêt à jurer maintenant que j'ai vu, enfant, plus de rideaux de bure que de tentures de soie. Va, mon garçon, je ne te retiens plus.