Il nous reste à parler de M. l'intendant royal de l'impôt.
Antinoüs de Béchameil, marquis de Nointel, était un fort bel homme de quarante ans et quelque chose de plus. Il avait du ventre, mais pas trop, le teint fleuri et la joue rebondie. Son menton ne dépassait pas trois étages, et chacun s'accordait à trouver son gras de jambe irréprochable.
Au moral, il prenait du tabac d'Espagne dans une boîte d'or si bien émaillée que toutes les marquises y inséraient leurs jolis doigts avec délices. Son habit de cour avait des boutons de diamant dont chacun valait vingt mille livres. Il avait des façons de secouer la dentelle de son jabot et de relever la pointe de sa rapière jusqu'à la hauteur de l'épaule qui n'appartenaient qu'à lui, et sa mémoire suffisamment cultivée, lui permettait de placer çà et là des bons mots d'occasion qui n'avaient jamais cours que depuis six semaines.
Il possédait en outre un appétit incomparable, auquel il sacrifiait un estomac à l'épreuve.
En somme, ce n'était pas un personnage beaucoup plus grotesque que la plupart des nobles financiers de son temps. Il admettait Dieu, récemment inventé par le jeune M. de Voltaire, à l'usage des manants, mais n'en voulait point pour lui-même, pensant que la nature suffit à produire les truffes, le poisson, le gibier et le champagne.
M. le marquis de Nointel avait en Bretagne de nombreuses et importantes occupations. D'abord il courtisait Mlle Alix de Vaunoy dont il voulait faire sa femme à tout prix. M. de Vaunoy ne demandait pas mieux, mais Alix semblait être d'une opinion diamétralement opposée, et c'était pitié de voir M. de Béchameil perdre ses galanteries, ses madrigaux improvisés de mémoire, et surtout les merveilles de sa cuisine dont l'excellence est historique, auprès de la fière Bretonne.
Il ne se décourageait pas cependant et redoublait chaque jour ses efforts incessamment inutiles.
M. le marquis de Nointel était, en outre, comme nous l'avons pu dire déjà, intendant royal de l'impôt. Cette charge, qu'il ne faudrait en aucune façon comparer à la banque gouvernementale de nos receveurs généraux, nécessitait, en Bretagne surtout, une terrible dépense d'activité. La province, en effet, manquait à la fois d'argent et de bonne volonté pour acquitter les lourdes tailles qui pesaient depuis peu sur elle.
En troisième lieu,—et c'était, à coup sûr, l'emploi auquel il tenait le plus—Béchameil avait la haute main sur toutes preuves nobles dans l'étendue de la province. Ce droit d'investigation était pour ainsi dire inhérent à la charge d'intendant, puisque les gentilshommes n'étaient pas sujets à l'impôt, et qu'ainsi, sous fausse couleur de noblesse, nombre de roturiers auraient pu se soustraire aux tailles.
M. de Béchameil tenait ce droit à titre plus explicite encore. Il avait affermé en effet, moyennant une somme considérable payée annuellement à la couronne, la vérification des titres, actes et diplômes, et en vertu de ce contrat, il profitait seul des amendes prononcées sur son instance par le parlement breton à l'encontre de tout vilain qui prenait état de gentilhomme.