Tout reposait au château, ou du moins c'était l'heure propice.

Le capitaine Didier dormait, rêvant peut-être de l'humble fille de la forêt qui avait ranimé en lui les souvenirs de l'adolescence, le premier, le plus pur battement de son coeur. Nous ne saurions dire pourtant qu'il eut revu sans émotion aucune cette belle Alix de Vaunoy qui avait autrefois accepté sa recherche, mais notre Didier était un loyal enfant et il n'avait qu'une foi.

Béchameil dégustait en songe un blanc-manger. Mademoiselle Olive bâtissait un superbe château en Espagne où elle se voyait la dame d'un gentil officier de Sa Majesté le roi Louis XV, à qui la fée protectrice des vieilles demoiselles l'avait unie en légitime mariage.

Parmi ceux qui veillaient, nous citerons Jude d'abord; le bon écuyer arpentait sa chambre et demandait à son honnête cervelle un moyen de retrouver le fils de Treml.

Alix, de son côté, cherchait en vain le sommeil et combattait la fièvre, car elle avait souffert ce soir. Elle ne voulait point interroger son coeur et son coeur parlait en dépit d'elle: elle se souvenait. Elle avait cru autrefois qu'on la payait de retour. Jusqu'alors elle n'avait vu d'autre obstacle entre elle et le bonheur que son devoir ou la volonté de son père. Maintenant, c'était un abîme qui s'ouvrait devant elle: Didier l'avait oubliée.

Enfin, dans l'appartement privé de M. de Vaunoy, dont la double porte était fermée avec soin, trois hommes étaient réunis et tenaient conseil. C'étaient M. de Vaunoy lui-même, Alain, son maître d'hôtel, et le valet Lapierre.

Alain était maintenant un vieillard. Sa rude physionomie, sur laquelle l'ivresse de chaque jour avait laissé d'ignobles traces, n'avait d'autre expression qu'une dureté stupide et impitoyable.

Lapierre pouvait avoir de quarante-cinq à cinquante ans. Son visage ne portait point le caractère breton. Il était en effet originaire de la partie méridionale de l'Anjou. Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, il avait exercé, çà et là, la respectable et triple profession de marchand de vulnéraire, avaleur de sabres et sauteur de cordes.

À cette époque, il parvint à entrer comme valet de pied dans la maison de Mgr de Toulouse, qui n'était point encore gouverneur de Bretagne.

Lapierre avait alors avec lui un jeune enfant qui n'était point son fils et dont il se servait pour attirer le public à ses parades. L'enfant était beau; le comte de Toulouse le prit en affection et en fit son page; puis, au bout de quelques années, le mit au nombre des gentilshommes de sa maison.