Le passeur prit dans un coin du bac la pelle à épuiser l'eau et s'en servit comme d'une rame pour quitter enfin le lit de la rivière où sa perche n'aurait point trouvé fond. La lourde barque céda lentement à l'effort, tourna une dernière fois sur elle-même et entra dans des eaux plus tranquilles.
Haligan saisit alors la perche et trouva aisément le fond. Le chaland nageait au-dessus de ces grandes prairies que nous avons vues naguère couvertes de troupeaux.
—Prends garde de faire fausse route, dit Penhoël; nous devons être bien loin!...
—Nous sommes en face du bourg de Glénac, répliqua le passeur; juste à moitié chemin du Port-Corbeau et de la Femme Blanche... Si je peux tomber sur un contre-courant, nous ne mettrons pas plus de temps à monter que nous n'en avons mis à descendre...
Tout en parlant, il perchait avec zèle. La nuit était si profonde qu'on n'apercevait absolument rien autour du bateau, et pourtant nulle hésitation ne se trahissait dans la manœuvre de Benoît le sorcier. Il allait, suivant dans les ténèbres une route directe et invisible. Nul autre que lui n'aurait pu reconnaître les indices vagues et mystérieux qui lui servaient de boussole.
Penhoël, debout au milieu du bateau, tremblait de froid et dévorait son impatience.
—Depuis le temps que nous marchons, murmura-t-il, nous devrions entendre leurs cris.
—Ça ne va pas tarder, répliqua le passeur; je sais où je vais comme s'il faisait grand soleil... et je sais où ils sont comme si je les voyais... Écoutez!
Penhoël tendit l'oreille avec avidité; mais il ne saisit d'autre bruit que le sourd fracas de l'orage.
—Il y a trois choses possibles, reprit le passeur: ils ont été entraînés vers le tournant... ils ont gagné l'autre rive à la nage... ou bien ils se sont accrochés aux grands saules qui bordent la prairie sous la route de Redon... S'ils sont dans les saules, nous allons les entendre tout à l'heure... Écoutez encore!