L'observateur le plus clairvoyant n'aurait point su définir les sentiments contraires qui venaient en quelque sorte se heurter sur la physionomie du maître de Penhoël; d'abord un élan d'affection revenue, un mouvement vif et sincère de tendresse fraternelle; puis quelque chose de glacial, de la défiance et de la peine.
Le bon oncle Jean avait pris la main de Robert et la serrait en pleurant, parce que Robert avait dit:
—Je suis son ami...
Ce fut lui qui fit ces questions obligées qu'on aurait voulu entendre tomber de la bouche du maître du manoir:
—Où est-il? que fait-il? va-t-il nous revenir?... Pense-t-il à nous, lui qu'on aime tant?... Est-il toujours beau, noble, fort?... Est-il heureux?...
Autour de la table, les convives se rappelaient à voix basse tout ce qu'on disait dans le pays sur l'absent.
On parlait de lui aux veillées, et son nom s'entourait de ce mystérieux respect que les Bretons accordent aux héros de leurs légendes...
Il était si généreux!...
L'amour que lui portaient les vieillards arrivait aux jeunes gens à travers les merveilleux récits du coin du feu. Ce sont des poëtes, ces rustiques conteurs assis au foyer des chaumières bretonnes; leurs regrets faisaient à l'absent un piédestal, et ceux qui ne l'avaient point connu se le figuraient sous des couleurs presque surnaturelles.
—C'est pourtant moi qui ai été son premier maître! murmura le père Chauvette attendri.