L'un de ses deux compagnons, agenouillé à ses pieds, entretenait le feu dans le fourneau sculpté de sa pipe, et lui offrait de temps en temps une petite tasse du Japon pleine de sorbet glacé; l'autre, debout derrière les coussins, agitait au-dessus de son front un éventail de plumes.

Ils étaient noirs tous les deux comme des statues d'ébène, mais leurs traits ne présentaient point ces lignes obtuses et camardes qui distinguent les nègres de la côte de Guinée. C'étaient deux profils grecs, taillés dans du marbre noir, et sous le jais luisant de leur peau il fallait reconnaître le type pur de la race caucasienne.

Les matelots, disséminés sur le pont, semblaient craindre de franchir la ligne qui séparait en deux le navire. Le nabab et ses sombres serviteurs excitaient constamment l'attention curieuse de l'équipage, mais on ne jetait vers eux que des regards timides.

Le capitaine, gros Anglais à la figure honnête et froide, se promenait à pas comptés le long du plat-bord. De l'autre côté du navire, un jeune marin s'asseyait, les bras croisés, sur les bastingages. Il avait la tête penchée contre sa poitrine, et sa figure disparaissait presque tout entière sous ses grands cheveux épars. Malgré ce voile, on sentait en quelque sorte sur ses traits pâles une douleur morne. Il y avait du désespoir dans cette pose insouciante et affaissée qui le penchait en équilibre au-dessus de l'abîme.

S'il y avait un péril, le jeune matelot ne s'en inquiétait guère. Parfois même, il s'inclinait davantage en dehors de la balustrade, et ses yeux, où brillait alors un feu subit, semblaient regarder avec envie l'eau transparente...

On ne faisait nulle attention à lui. Tous les regards étaient pour le nabab. Pour ne point troubler son repos, les ordres se donnaient presque à voix basse; on menait la manœuvre sans bruit, et le navire creusait silencieusement son sillage.

Si quelque barque de pêcheur venait à couper la ligne blanche qu'il semait loin derrière lui, l'équipage breton, enveloppé soudain dans un nuage de fumée, se signait en tremblant comme les gens de la côte, et tâchait d'épeler sur la poupe de l'étrange navire les lettres d'or qui composaient le mot inconnu:

EREBUS.

Mise à part toute idée superstitieuse, les pêcheurs de la côte et les paysans rassemblés sur le rivage voyaient là une des plus rares merveilles qu'il eût été donné à l'homme de contempler. De moins ignorants et de moins crédules eussent éprouvé à cet aspect une surprise pareille.

L'œuvre hardie et miraculeuse du génie humain leur apparaissait à l'improviste.