L'Érèbe était le premier bâtiment à vapeur qui eût coupé encore les vagues de l'Océan.

On niait, en ce temps, la vapeur, non-seulement parmi le peuple, mais dans les classes les plus éclairées, comme on pourrait nier, de nos jours, la possibilité des voyages aériens.

L'Érèbe avait été essayé dans la Tamise, puis frété par notre nabab pour le trajet de Londres à Bordeaux.

On se faisait alors une opinion fort exagérée des périls d'une semblable navigation, et c'était peut-être pour cela que notre nabab l'avait entreprise.

Il y a des hommes qui n'aiment point à enfourcher la selle, sinon sur des chevaux sauvages et fougueux, que nul écuyer n'a su dompter encore.

Ce nabab était un personnage remarquable: en dehors même de sa richesse et de ses mœurs bizarres, il méritait à plus d'un titre l'attention curieuse que lui portait l'équipage de l'Érèbe.

A bord on savait un peu son histoire. Il se nommait Berry Montalt et portait le titre de major. Mais c'était de sa part pure modestie, car on n'ignorait point qu'il avait été général en chef des troupes de l'iman de Mascate, prince souverain de cet empire africain confinant à l'Asie, qui mesure plus d'étendue que la France réunie à l'Angleterre.

Il était arrivé à Londres six ou huit mois auparavant, accompagné d'une suite vraiment royale. Il avait acheté un de ces rares palais qu'exclut ordinairement la plate uniformité de Londres, et qui était situé au bout de Portland-Place, en face du parc du Régent.

Là son luxe avait étonné la ville qui ne s'étonne de rien. Dans cette lutte de magnificence effrénée qui commence tous les ans au mois de mars pour finir vers la fin de juin, et qu'on appelle la saison, il avait vaincu les plus riches et les plus fous. En quelques jours, Londres avait su son nom, et connu ce visage indolent et hardi qu'on n'oubliait point après l'avoir regardé seulement une fois. A son insu, il avait été proclamé le roi de la mode, le lion, le dieu...

On parlait avec admiration de l'étrange roman de sa vie: Montalt avait gagné des batailles rangées et conquis des royaumes. Il ne manquait pas de gens pour citer les noms baroques de ses victoires et suppléer ainsi au défaut absolu de journaux qui se fait sentir dans l'empire de l'iman de Mascate.