Il y avait pour eux, autour de son mâle visage au repos, comme une auréole fantastique. Dans la pensée d'une réunion de marins, un tel être ne pouvait pas rester sans influence sur le sort du bâtiment qui le portait.
Les uns croyaient fermement que Berry Montalt était le bonheur du marin; les autres hochaient la tête en glissant une œillade craintive vers les deux noirs enfants de Madagascar et disaient:
—Que Dieu nous protége!...
Un seul matelot sur le pont de l'Érèbe restait complétement en dehors de ces préoccupations. C'était le jeune marin à la longue chevelure, qui se tenait toujours à l'écart, appuyé contre le bastingage. Il ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui, et sans le tressaillement douloureux qui agitait parfois le bas de sa figure pâle, on aurait pu croire que le sommeil l'avait surpris.
Aux matelots qui prenaient le soin d'arranger sa vie en naïve épopée, Berry Montalt n'avait pas accordé un coup d'œil; mais son regard était tombé deux ou trois fois, par aventure, sur le jeune marin qui ne s'occupait point de lui.
Il fallait assurément quelque chose de plus grave pour déranger la paresseuse rêverie du nabab; néanmoins, une fois, au moment où il regardait le jeune matelot, celui-ci avait rejeté en arrière son épaisse chevelure, découvrant tout à coup les traits pâles et tristes de son visage.
L'œil de Montalt s'était un instant animé, et une nuance d'intérêt s'était fait jour sous sa nonchalante insouciance.
Ce visage inconnu faisait-il renaître en lui un lointain souvenir?
Le soleil se couchait parmi les vapeurs rosées de l'horizon; l'air était tiède, le ciel limpide. L'œil de Montalt se perdit bientôt de nouveau dans le vide.
On avait doublé Ouessant, et l'île de Molène montrait, au sud-est, sa côte rocheuse. Le nabab repoussa le tuyau de sa pipe et fit un geste de fatigue.