Robert et Lola s'étaient emparés du maître, qui ne voyait plus que par leurs yeux. Tous ceux qu'on aimait avant cela étaient devenus indifférents, pour ne rien dire de plus. Sans Madame, qu'il chérissait d'une tendresse respectueuse et dévouée, sans Cyprienne qu'il aimait d'amour, Roger de Launoy aurait quitté le manoir déjà depuis longtemps.
Que fût-il devenu? Il ne savait, mais il était intelligent et il avait du cœur...
Aujourd'hui ces préoccupations étaient mises de côté. On était tout à la fête; on riait, on se croyait heureux! Les deux jeunes filles portaient toujours leurs costumes de paysannes, mais on eût pu croire que c'était pure coquetterie, tant la jupe courte et le spencer collant leur allaient à merveille. Leurs tailles charmantes ressortaient sous la futaine; les souliers à boucles d'étain ne pouvaient grossir leurs pieds délicats et mignons; l'étroit serre-tête lui-même, qui laissait échapper à profusion les masses bouclées de leurs cheveux châtains, était à leur front comme un bandeau virginal, et mêlait à la distinction noble de leurs traits la naïve séduction des beautés rustiques.
C'était plaisir de les voir sauter sur l'herbe, gracieuses et légères comme des fées. Il émanait d'elles une gaieté vive et à la fois douce qui gagnait de proche en proche et qui était le charme du bal.
Chacun, à son insu, se ressentait de leur contact; la pauvre Blanche elle-même, si pâle et si frêle, souriait, entraînée par leurs sourires.
Il y avait pourtant des moments où la joie des deux jeunes filles semblait se voiler tout à coup; c'était lorsque leurs yeux se tournaient vers Madame, qui poursuivait lentement sa promenade au bras de Jean de Penhoël.
Ces trois dernières années semblaient avoir pesé cruellement sur Madame. Sa belle tête s'inclinait maintenant fatiguée, et la résignation morne qui était sur son visage ressemblait à du découragement.
L'oncle Jean la contemplait avec un amour de père. Dans les grands yeux bleus du vieillard, baissés mélancoliquement sur sa nièce aimée, on lisait l'immense désir de soulager et de consoler.
Mais la consolation était impossible sans doute, car l'oncle Jean se taisait comme s'il n'eût point pu trouver de paroles.
Diane et Cyprienne voyaient cela, et le regard furtif qu'elles échangeaient alors donnait à penser que leur joie d'enfant n'avait que les apparences de la franchise.