La mère et la fille formaient ainsi un tableau charmant, tout plein d'abandon et d'amour.
De temps à autre, le maître de Penhoël quittait des yeux la partie engagée, et jetait vers elles une œillade rapide. C'était comme à la dérobée qu'il les contemplait ainsi, et l'on eût difficilement défini le vague sentiment de malaise qui assombrissait alors son visage.
Son sourire, ébauché dans la joie, se teignait d'amertume. Il posait son jeu sur la table et versait une rasade d'eau-de-vie dans un petit gobelet d'argent placé auprès de lui sur un guéridon.
Il y avait dans la salle une autre personne qui regardait l'Ange bien plus souvent encore: c'était un jeune homme de dix-huit ans, portant une veste en drap grossier et des culottes de toile écrue. D'énormes cheveux d'un brun fauve se séparaient au sommet de son front et retombaient jusque sur ses épaules. Ses traits étaient taillés fièrement, et son teint, bruni par le soleil, annonçait la vigueur précoce. Il était beau, malgré le feu sombre et presque sauvage qui brûlait au fond de son œil.
C'était Vincent, le fils du pauvre oncle Jean, et le seul héritier mâle du nom de Penhoël.
Sa prunelle, large et ardente, semblait fixée sur sa cousine par une force qui ne dépendait point de lui. Blanche, enfant qu'elle était, avait inspiré déjà un amour fougueux et poussé jusqu'à l'enthousiasme.
Dans cet amour, il y avait de l'admiration, du respect, de l'extase. C'était un culte.
Et il y avait de la douleur aussi, car la robuste nature du jeune homme semblait plier parfois sous de navrantes pensées.
Il se tenait un peu à l'écart, entre les deux groupes, la tête appuyée sur sa main qui se perdait dans les masses incultes de sa grande chevelure. Il gardait le silence. Son immobilité complète eût pu faire croire au sommeil, sans le brûlant éclat dont rayonnait toujours sa prunelle.
Derrière la vicomtesse, que nous appellerons Madame, pour nous conformer aux mœurs du manoir, une petite société, composée d'un jeune garçon et de deux jeunes filles, chuchotait et riait tout bas.