XII
PETITS DÉMONS.

Robert et Pontalès se dirigèrent ensemble vers la rivière, non point par le petit sentier à pic où venaient de s'engager les jeunes filles, mais par la route qui longeait les anciennes fortifications.

Pendant ce temps-là, maître le Hivain remontait en toute hâte au manoir, pour avoir la clef du bac, et Blaise retournait à l'aire, afin de trouver Bibandier.

Bibandier allait bien encore quelquefois se promener solitairement sur la lande ou dans les sentiers de la Forêt-Neuve, quand les nuits étaient sans lune, mais il n'y mettait plus le même cœur qu'autrefois. Il avait laissé dans les taillis de Bains son armée de manches à balai habillés en brigands; son chien était mort de faim depuis longtemps; et s'il continuait lui-même à mener son métier de rôdeur, c'était vocation irrésistible, car jamais le hasard ne l'avait payé de ses peines.

Que faire en un pays où les poches ne contiennent que des gros sous, et où les bâtons sont des massues?

Bibandier avait dû espérer un instant un sort meilleur en voyant deux de ses camarades intimes occuper une bonne position dans le pays; mais Robert et Blaise l'avaient systématiquement tenu à distance, et le pauvre diable n'avait jamais pu réclamer trop haut, parce que le bagne de Brest est un bercail incessamment ouvert, où les brebis égarées comme lui rentrent au premier mot.

Il se taisait. Peut-être n'en pensait-il pas moins. Cependant, c'était un coquin assez débonnaire, et la rancune qu'il gardait à ses anciens camarades n'atteignait pas des proportions bien tragiques.

D'ailleurs, on n'était pas sans lui faire entrevoir de temps à autre un meilleur avenir. Bien qu'il ne connût pas en détail ce qui se passait à Penhoël, il pouvait voir, comme tout le monde, qu'une lutte était engagée. On pouvait avoir besoin de lui, et alors il faudrait bien lui donner sa part de l'aubaine...

En attendant, Blaise lui jetait çà et là une pièce blanche pour l'empêcher de s'impatienter trop fort, et M. de Blois lui avait fait obtenir, par son crédit, une petite position officielle.

Bibandier était fossoyeur de la paroisse de Glénac, aux appointements fixes de douze francs par an, plus le casuel.