Mais, malgré les fièvres du marais et deux médecins qui s'étaient établis depuis peu à la Gacilly, la mort ne donnait guère au bourg de Glénac. Le pauvre Bibandier était maigre à faire compassion.
Blaise le trouva, comme il l'avait annoncé, sous le tonneau de cidre qu'on avait mis en perce dans un coin de l'aire. Bibandier était couché paresseusement dans la poussière; sa tête reposait sur une de ses mains, et l'autre tenait une écuelle demi-pleine. Sa figure longue, et dont les teintes ternes tiraient sur le gris, s'empourprait légèrement; son œil cave veloutait son regard; il y avait dans sa physionomie un repos content et parfait.
Il restait là depuis le matin, buvant tout seul et voyant la vie couleur de rose. C'était son jour de fête. Il ne buvait ainsi, à sa soif, qu'une fois tous les ans.
Au premier mot que Blaise lui glissa tout bas dans l'oreille, il quitta sa pose nonchalante et se dressa d'un bond sur ses pieds. On eût pu le voir alors dans toute la longueur de sa taille, avec ses membres étiques et osseux ballottant dans un vêtement de futaine trop large, et qui n'avait plus que la corde.
—Oh! oh!... dit-il avec gaieté; il s'agit des chers petits anges!... ça me paraît très-faisable!
Il y avait tant de joyeuse humeur dans son accent, et l'expression de son visage restait si débonnaire, que Blaise ne put s'empêcher de lui dire:
—Me comprends-tu bien?
—Parfaitement!... répliqua Bibandier sans rien perdre de sa tranquillité sereine; quand quelque chose démange, on se gratte, mon fils... c'est tout simple... L'Américain en est-il?
—C'est lui qui monte le coup.
—Bonne affaire! moi je n'ai pas encore travaillé dans ce genre-là... mais chacun gagne sa vie comme il peut... pas vrai?