Personne n'a été sans remarquer que la province, si prude et si peu charitable, ne choisit pas toujours ses expressions parmi les plus châtiées, lorsqu'il s'agit de calomnier ou de médire. Quand la conversation arrive à un certain degré, quand les dents grincent, quand les langues s'aiguisent, la province est comme le latin qui, dans les mots, brave l'honnêteté, et il n'est point rare d'entendre des locutions très-téméraires tomber alors des bouches les plus vénérables.
En ce moment, la société faisait de la calomnie légère. Elle allait de l'un à l'autre, donnant à Lola, par exemple, qui s'affichait avec le jeune Pontalès, des épithètes extrêmement caractéristiques, déchirant un peu sur Penhoël absent, et risquant sur Madame des hypothèses devant lesquelles une valetaille insolente eût assurément reculé. Ensuite on passait à l'Ange, pour retomber sur quelqu'un des couples occupés à danser le bal breton. Puis on se demandait quelle vie menaient ces deux petites dévergondées, Cyprienne et Diane, qui étaient absentes depuis plus de deux heures!
Et c'était, ma foi, très-significatif. On avait vu disparaître presque en même temps qu'elles ces deux grands fainéants de Robert et d'Étienne.
Les trois Grâces Baboin échangeaient, à ce sujet, avec la chevalière adjointe de Kerbichel, des observations d'une philosophie si avancée, que le chevalier adjoint et les trois vicomtes avaient envie de rougir.
Une chose bizarre, c'est que ces deux grands garçons d'Étienne et de Roger étaient revenus sans les petites! La Romance expliquait cela en disant que ces demoiselles avaient dû friper un peu leurs toilettes, pendant deux heures de promenade...
—Et déranger leurs coiffures..., ajoutait l'Ariette.
L'aigre Cavatine enchérissait.
Et la charitable assemblée se laissait arracher quelques hargneux applaudissements.
Étienne et Roger étaient rentrés ensemble dans le bal à peu près en même temps que Robert de Blois, M. le marquis de Pontalès et Macrocéphale.
Tandis que ces derniers affectaient de se saluer en passant, comme gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps déjà, Étienne et Roger parcouraient d'un regard triste les groupes animés des danseurs.