—Mon Dieu!... mon Dieu!... prononça-t-elle enfin d'une voix étouffée; il y a bien longtemps que je souffre!... Vous m'avez pris mon bonheur dès le jour de ma jeunesse, et je n'ai point murmuré!... J'ai vu votre main s'appesantir sur la maison de Penhoël; j'ai vu l'étrangère s'asseoir à ma place; j'ai senti la mortelle menace suspendue au-dessus de ma tête, et je n'ai point murmuré encore!... Mais ma fille, mon Dieu! ma fille!...

Ses larmes jaillirent au travers de ses doigts...

—Ma fille, répéta-t-elle avec égarement; contre ce dernier coup je suis trop faible!... Ayez pitié de moi, mon Dieu, car je suis une pauvre abandonnée... Pas une voix amie pour me consoler!... pas une main pour me défendre!...

Il lui sembla, en ce moment, qu'un double soupir répondait à sa plainte. Elle ouvrit les yeux.

Cyprienne et Diane, à genoux à ses côtés, couvraient ses deux mains de baisers.

V
DIANE ET CYPRIENNE.

Au manoir de Penhoël, Cyprienne et Diane n'étaient pas traitées tout à fait comme les filles de la maison. Elles étaient bien de la famille, mais on laissait entre elles et leur cousine Blanche une distance si grande, qu'elles ne pouvaient point se croire placées sur le même degré de l'échelle sociale.

Blanche était l'héritière, la véritable mademoiselle de Penhoël. Bien rarement désignait-on par ce titre les deux filles de l'oncle Jean, que les paysans nommaient les petites demoiselles, et la société simplement les petites.

L'oncle Jean lui-même avait contribué à trancher plus profondément la ligne qui séparait ses filles de leur cousine. Dès leur enfance, il les avait habituées à regarder le berceau de Blanche avec une sorte de respect. Il n'avait point voulu qu'elles s'habillassent comme Blanche, et jamais il ne leur avait permis de porter d'autre costume que celui des paysannes du Morbihan.

Il y avait bien longtemps que l'oncle Jean vivait à la charge de ses parents de la branche aînée. Autrefois, dans sa jeunesse, il avait porté l'épée et il avait été, disait-on, un fier soldat; mais tandis qu'il se battait à l'autre bout de la France, les gens trop zélés qui représentaient la république dans le district de Redon vendaient à l'encan son modeste héritage.