La Tour-du-Cadet se dressait immédiatement au-dessus de la cabane de Benoît Haligan, le passeur. C'était Benoît Haligan qui avait pratiqué ce sentier à travers les taillis, en venant presque chaque soir s'agenouiller à la place occupée jadis par son vieux maître.
Benoît trouvait là ce qu'il aimait: une nature grande et sombre, des souvenirs tristes et des pensées de mort.
Maintenant que la maladie et la vieillesse le clouaient à son grabat, ce qu'il regrettait le plus au monde, c'était l'heure qu'il passait tous les soirs, autrefois, à genoux au pied de la Tour-du-Cadet.
Cyprienne et Diane venaient de percer l'enceinte de feuillage. Elles étaient assises sur le banc de gazon.
—Dieu m'est témoin, disait Cyprienne, que je n'ai jamais eu la pensée de reculer!... mais nous sommes trop faibles, ma pauvre sœur, et ils sont trop puissants... Un instant j'ai cru que nous avions réussi à les effrayer en faisant courir le bruit du retour de notre oncle Louis... L'amour que tout le pays porte à l'aîné de Penhoël est si grand!... Ils se sont arrêtés; ils ont hésité durant quelques jours... Hélas! notre oncle Louis n'est pas revenu, et ils ont oublié leur épouvante... Que faire désormais?... Nous avons épuisé toutes nos ressources! Nos efforts ont pu retarder un peu le coup qui menace Penhoël... mais, à mesure que nous détruisons une arme prête à le frapper, une arme nouvelle est forgée... d'autres piéges se tendent... et deux pauvres enfants comme nous peuvent-ils défendre toujours l'homme qui ne se défend pas lui-même?...
—Ce sont des gens habiles, répliqua Diane avec amertume; ils ont commencé par empoisonner son cœur et par aveugler son intelligence!... Puis on lui a pris sa force... Chaque soir, on l'assoit à une table de jeu, entre cette créature sans âme qu'il aime d'une passion insensée, et le flacon d'eau-de-vie qui va lui enlever le reste de sa raison!... Ils sont là, les lâches! rangés autour de cette proie facile... Oh! quand je vois le front de Penhoël se rougir, son œil s'éteindre et sa voix trembler en mêlant les cartes déloyales, il me semble que la justice de Dieu nous abandonne!
—Quand je vois cela, moi, s'écria impétueusement Cyprienne, je pense que, si j'étais homme, il n'y aurait déjà plus autant de misérables autour de ce tapis vert!... Pourquoi notre frère Vincent a-t-il quitté le manoir?...
—Si notre frère est heureux, reprit Diane, que le ciel soit béni! N'y a-t-il pas ici assez de cœurs à souffrir?... Ma sœur, il vaut mieux que nous soyons seules dans cette lutte... et s'il ne nous fallait que des bras forts et des cœurs vaillants, n'aurions-nous pas Étienne et Roger?
Cyprienne baissa la tête.
—Oui... oui..., murmura-t-elle; il vaut mieux que nous soyons seules... Étienne et Roger voudraient combattre à visage découvert, et nous savons trop que ces hommes ne reculeraient pas devant l'assassinat...