—Nous ne sommes pas ici pour nous occuper de nous-mêmes, dit-elle. Étienne est jeune et fort... l'avenir s'ouvre devant lui: que Dieu l'assiste!... Auprès de nous, il y a des faibles à protéger et à défendre... Songeons à Penhoël, ma sœur, et hâtons-nous... car quelque chose me dit que l'heure mortelle approche...
Cyprienne serra la main de sa sœur contre son sein.
—Tu l'aimes, pourtant!... murmura-t-elle; je t'en prie, cherchons un moyen de le retenir!...
—Cherchons un moyen de sauver Penhoël!... répondit Diane dont les grands yeux se levaient au ciel avec une résignation angélique; cherchons un moyen de sauver Madame et de sauver la pauvre Blanche!
Le lieu où elles se trouvaient en ce moment formait l'extrême sommet de la colline. Vers l'orient, au delà de la Tour-du-Cadet, il n'y avait rien qu'une rampe rocheuse descendant à la lande. Entre cette rampe et le chemin qui longeait la muraille, une sorte de guérite demi-ruinée, protégeant une poterne, se collait aux fondements de la tour. En cet endroit, le taillis plus touffu faisait à la guérite un impénétrable abri de verdure.
Comme la vue était magnifique de ce point culminant, on avait ménagé, sous les châtaigniers, une étroite esplanade, où régnait un banc de gazon.
Les vieux paysans se souvenaient que le commandant de Penhoël aimait particulièrement ce site. Bien souvent, durant les beaux soirs de l'été, on le voyait jadis monter la route abrupte, appuyé sur le bras de son fils Louis, le favori de sa vieillesse. Ils disparaissaient tous les deux derrière l'épais rempart de feuillage, et ceux qui passaient alors dans le chemin pouvaient entendre la voix grave du vieux marin, enseignant à l'aîné de sa maison les nobles sentiments qui avaient guidé sa propre vie.
La mémoire du commandant de Penhoël était vénérée comme celle d'un saint. D'année en année, lorsqu'on faisait des coupes dans le taillis, on respectait toujours les quelques châtaigniers groupés autour de la guérite. Les châtaigniers étaient devenus de grands arbres, dont les troncs robustes s'élançaient bien au-dessus de la barrière de verdure qui entourait toujours leurs pieds.
Depuis la mort du commandant, le maître actuel du manoir semblait, en vérité, craindre tout ce qui rappelait la mémoire du temps passé. Pas une seule fois peut-être il n'était venu visiter ce lieu, où il aurait revu les images unies de son père mort et de son frère absent. Le passage qui conduisait de la route au banc de gazon disparaissait maintenant, à demi bouché par les broussailles et les pousses du taillis.
En revanche, on aurait pu remarquer un autre passage, pratiqué dans la direction opposée, et donnant sur un petit sentier à pic qui descendait au bord de l'eau.