Et Penhoël buvait! buvait!
Ces trois années avaient pesé sur lui d'une façon véritablement extraordinaire. Bien qu'il eût à peine trente-huit ans, c'était déjà un vieillard; son épaisse chevelure blonde avait blanchi entièrement; son front s'était ridé: sa haute taille s'était courbée. Il n'y avait plus ni volonté ni intelligence dans son regard éteint et stupéfié par une ivresse de chaque jour.
A peine aurait-on pu reconnaître dans cette figure bouffie et pâle, que tachaient çà et là d'ardentes piqûres, les mâles traits de René de Penhoël.
L'effet produit sur sa nature morale par ce laps de temps si court était du reste plus désastreux encore. Certes, le maître de Penhoël n'avait jamais été un esprit d'élite; mais il possédait du moins autrefois une part de cette vaillance énergique qui était comme l'héritage de sa race.
A présent, plus rien. De cet homme jeune et fort, que nous avons vu jadis bondir dans le chaland vermoulu de Benoît, et braver, sur ce pont frêle, la violence de l'orage, il ne restait qu'une manière de cadavre, un vieillard impotent et lourd, sans force ni pensée.
L'eau-de-vie, l'amour et le jeu, ces trois choses dont une seule suffit à exalter l'homme, pouvaient à peine, réunies, galvaniser sa morne inertie.
Il tenait ses cartes d'une main tremblante et comme engourdie. A mesure que la partie avançait, des gouttes de sueur plus grosses coulaient dans les rides de son front, et les taches rouges qui marbraient sa face livide s'allumaient plus brillantes.
En face de lui Robert, souriant et calme, causait avec les Pontalès, intéressés sans doute dans sa partie.
Le jeune comte Alain de Pontalès était un assez joli garçon, qui ne se cachait point trop pour lancer du côté de Lola des œillades suffisamment significatives.
Son père, le marquis, était un petit vieillard: cheveux blancs comme neige, œil vif, sourire bon et spirituel. A juger l'homme seulement par les dehors, ce devait être le plus aimable marquis du monde.