—Franchement?

—Franchement... Que de poésie dans ces ruines antiques!... J'avais à peu près votre âge... Je voyageais à pied, un bâton de houx à la main et mon petit paquet sur le dos. Je me souviens que je m'arrêtai au détour de la route, à l'endroit même où vous avez poussé ce cri qui m'a réveillé en sursaut... Je m'assis au revers d'un talus, et je restai là une grande demi-heure en extase.

—Que trouviez-vous donc de remarquable en ce monceau de ruines poudreuses, qui est une honte pour un pays civilisé?...

—Vous êtes méchant!... J'y trouvais ce que vous y trouvez vous-même... des souvenirs du temps passé... une voix qui parle au cœur... que sais-je?... La jeunesse a des émotions délicieuses qu'un autre âge s'efforce en vain d'évoquer et de faire renaître... Mais parlons de nous, s'il vous plaît, et faisons connaissance... A moi de m'exécuter le premier... Je suis Anglais d'origine: je m'appelle Berry Montalt, ancien général en chef des armées de l'iman de Mascate... Vous n'avez peut-être jamais entendu parler de ce petit prince?

—Si fait... mais vaguement.

—En Arabie, où est sa capitale, et sur les côtes d'Afrique, il possède quelques provinces grandes comme la France à peu près, mais plus riches.

—Ah!... fit le jeune peintre étonné.

—Oui... vos gros richards de Paris et de Londres seraient des mendiants à Mascate, la ville des perles et des diamants... l'entrepôt de l'Inde... Mais il y fait trop chaud... Je reviens en France parce que je m'ennuyais là-bas... L'iman avait fait la paix avec l'Égypte, et mes soldats cipayes n'avaient plus de besogne... J'ai laissé mon palais, mes femmes et vingt-cinq lieues de côtes qu'on m'avait données... Je rapporte à peine quelques millions... A votre tour, mon jeune camarade.

III
DEUX PETITS CHAPEAUX DE PAILLE.

Montalt avait énuméré ses titres pompeux avec une grande simplicité, mais cette simplicité même parut au jeune peintre un surcroît de fanfaronnade. Elle le mit en défiance et rompit tout à coup le charme qui l'entraînait vers son compagnon de voyage. Ce charme, d'ailleurs, agissait contre son désir. Il était bien jeune et tenait d'autant plus à la dignité de sa moustache naissante. Il eût voulu montrer plus de constance dans sa rancune; il se reprochait un peu la rapidité de son facile pardon. En somme, la conduite de l'Anglais avait été insultante; ses tardives excuses ne pouvaient effacer qu'à demi la grossièreté de son procédé.