René profitait et abusait de cette position. Son caractère était ainsi fait. Entre les deux frères, il y avait eu pendant vingt ans échange d'amitié vraie; mais les sacrifices avaient constamment été du même côté.
Et comme il arrive toujours, l'affection du plus fort pour le plus faible s'était accrue par ces sacrifices mêmes. Tandis que René apprenait à profiter toujours du sacrifice, Louis s'habituait de plus en plus à s'oublier lui-même sans cesse: de sorte que l'égoïsme de l'un grandissait en proportion de l'abnégation de l'autre.
Un jour vint où les deux frères se trouvèrent en face de la même femme. C'était une belle jeune fille au cœur aimant et doux, une âme haute, un esprit gracieux, celle qu'on désire pour épouse et qui réalise le beau rêve des premières amours.
Louis eut l'avantage, comme en toute autre circonstance. Entre lui et son frère le cœur de Marthe ne pouvait point hésiter: il fut aimé.
Impossible de penser que René n'avait point deviné cet amour. Et pourtant il joua l'ignorance.
Sa passion était vive et profonde. Ce fut son frère qu'il choisit pour confident. Louis ne savait pas lequel il aimait le mieux de René ou de Marthe. Un instant il hésita, car il y avait entre lui et la jeune fille un lien mystérieux que nous n'avons point dit encore.
Son cœur saigna; durant toute une nuit sans sommeil il pleura sur sa couche brûlante. Le lendemain, avant le jour, il entra doucement dans la chambre de son père et de sa mère et les baisa endormis tous les deux...
Il ne devait plus les revoir en cette vie.
Il quitta le manoir, sans dire adieu à Marthe, après avoir pressé son frère contre son cœur.
Louis de Penhoël avait vingt et un ans quand il fit cela. Ce fut après une nuit de fièvre et en un moment où son amitié pour René s'exaltait jusqu'à l'enthousiasme.