Penhoël ne l'essaya même pas. Il suivit, dès l'origine, l'instinct de sa faiblesse, prenant pour oreiller les vices qui endorment et qui enivrent.

A de longs intervalles il s'éveillait encore; mais Robert savait faire tourner au profit de son intrigue habile ces rares éclairs d'intelligence et de volonté. Malgré son amour pour Lola, René, par une contradiction bien commune, restait jaloux de sa femme: c'était par là que Robert l'attaquait toujours.

Robert laissait échapper des demi-mots, et ménageait d'adroites réticences. Le maître était convaincu que Robert avait entre ses mains des preuves de son propre malheur.

Un reste de respect qu'il ne pouvait point secouer, et la conscience qu'il avait de sa conduite coupable, lui faisaient garder certains dehors envers Marthe; mais tout au fond de son cœur il y avait une ancienne rancune, et ses torts personnels, au lieu de contre-balancer les griefs qu'il croyait avoir, ne faisaient que les envenimer.

Cependant, malgré toutes ces raisons d'être cruel au moment de la vengeance, pour expliquer la barbarie froide de Penhoël vis-à-vis de sa malheureuse femme, il faut revenir toujours à la faiblesse originelle de son caractère. Ces êtres qui ont un bon fond, comme dit le langage usuel, arrivent, dans de certaines circonstances, à des excès de férocité incroyable. Que rien ne dérange le cours de leur existence, ils atteindront leur dernier jour sans avoir tué une mouche; mais que viennent le désordre, la lutte, où le courage leur manque, la défaite, en face de laquelle ils se trouvent sans force, vous les verrez tourner le dos lâchement à l'ennemi vainqueur, et chercher autour d'eux quelque victime sur qui décharger leur impuissante rage.

Et alors, point de pitié! ce qu'ils ont souffert ils veulent le rendre au centuple; ils s'acharnent à leur métier de tourmenteur; ils savourent la torture infligée et se consolent en disant au martyr: «C'est toi qui es cause de tout ce qui m'arrive!...»

Telle était exactement la position de René vis-à-vis de Marthe.

Celle-ci restait dans cet état d'accablement nerveux qui suit l'angoisse trop forte. Dieu clément a posé des bornes au delà desquelles la douleur humaine n'augmente plus et semble s'engourdir. Quand il s'agit de souffrances physiques, le patient tombe dans l'atonie; quand il s'agit de souffrances morales, l'âme s'endort en quelque sorte et perd également la sensibilité.

Marthe, abattue et brisée, ne pensait plus guère. Tous ces chocs répétés l'avaient écrasée, en quelque sorte, et anéantie.

Tout sommeil a ses rêves. Ce qui restait à Marthe de pensées se portaient vaguement vers le passé. Un songe confus la ramenait vers les jours de sa jeunesse.