Après tant d'années écoulées, le hasard lui apportait, bien tardivement, hélas! un baume pour la première blessure qui eût fait saigner son cœur.

Jusqu'alors, elle avait cru que Louis l'avait abandonnée pour courir le monde. Elle n'avait jamais eu de ses nouvelles. Tous ceux qui l'entouraient, excepté un pourtant, avaient pris à tâche, dès le principe, de lui enlever toute espérance.

Sauf le bon oncle Jean, la famille entière s'était réunie jadis pour la forcer à devenir la femme de René.

Durant les premiers mois, Marthe avait espéré fermement, malgré tout ce qui se disait autour d'elle. Louis était la loyauté même, et Marthe le savait engagé d'honneur à revenir. Pour lui enlever son espoir, il fallut le mensonge patient et l'obsession infatigable.

Marthe s'était lassée de combattre; elle avait cédé enfin, mais elle ne s'était jamais résignée.

Il y a des prisons dont les fenêtres, grillées de fer, donnent sur la campagne libre ou sur de beaux jardins en fleur. Marthe, enchaînée à sa misère accablante, voyait tout à coup l'horizon s'éclairer et s'ouvrir.

Ce bonheur si grand, si complet, d'aimer et d'être aimé, Marthe l'avait eu; on le lui avait dérobé.

Louis ne l'avait point délaissée. La lettre était datée de 1805, ce qui faisait déjà une longue année d'absence, et la tendresse de Louis semblait s'être accrue encore dans la solitude.

Que de félicités perdues remplacées par le malheur froid, long, implacable!...

Marthe ne se faisait point un raisonnement tout entier; elle s'arrêtait à moitié route, au mot bonheur, et son intelligence ébranlée se perdait en quelque douce chimère.