Ces formes courtoises, employées de temps en temps par Penhoël, dans le but d'aiguiser son sarcasme, manquaient leur effet par un double motif. D'abord, ses coups tombaient sur un corps inerte et presque insensible; ensuite, la raillerie émoussait son dard en passant au travers de son ivresse. Les paroles qu'il voulait faire ironiques tombaient de sa bouche pesantes et brutales comme l'insulte que gronde un laquais pris de vin.

«... Car je suis mariée... poursuivit-il, j'ai résisté tant que j'ai pu... tant que j'ai gardé une lueur de l'espoir qui me soutenait!...

«Mais ils étaient tous contre moi... votre père et votre mère... Ils me disaient, à moi, pauvre fille, recueillie au manoir dès mon enfance, et vivant de leurs bienfaits, ils me disaient: «N'êtes-vous entrée dans notre maison que pour la perte et le malheur de nos deux fils?... Louis est parti à cause de vous... et voici notre René qui se meurt pour vous!

«C'était vrai, mon Dieu! si vous aviez vu René comme il était changé! Il restait des semaines entières seul dans sa chambre; il ne voulait plus s'asseoir à la table commune. Il parlait de se tuer. Le commandant et madame, qui m'a servi de mère, me disaient, les larmes aux yeux: «Oh! Marthe! Marthe! sa vie est entre vos mains. Ayez pitié, au nom de Dieu, et gardez-nous notre dernier enfant!»

«S'il n'avait fallu que mon sang pour le sauver!... Mais je ne pouvais pas... Vous savez bien que je ne pouvais pas!...»

Les lèvres de René grimacèrent un sourire.

—Oh! oui... murmura-t-il, mon généreux frère savait cela, madame... et quand il est revenu, trois ans après, il vous a donné sans doute l'absolution de votre crime!...

—Revenu? répéta Marthe étonnée.

René haussa les épaules.

«Ils me disaient encore, poursuivit-il en reprenant sa lecture, que vous aviez quitté le manoir pour fuir la vue de mes larmes; et comme je ne les croyais pas, ils me dirent une fois que vous étiez mort...