—Oh! je sais bien que vous êtes belle!... dit-il; si vous aviez voulu, nous aurions été bien heureux... Je ne demandais qu'à vous aimer en esclave, Marthe... Vous souvenez-vous?... Il y a longtemps!... Mais moi, je n'ai point oublié comme mon cœur battait à votre vue... Depuis, une autre femme m'a pris mon cœur et ma raison... Lola... qui est bien belle aussi!... Lola, qui m'abandonne lâchement à l'heure où je souffre!... Mais ce n'était pas le même amour... Oh! non... En ma vie je n'ai aimé que vous, Marthe, et je n'aimerai que vous!...
Il se rassit à côté de Madame et prit à deux mains ses beaux cheveux pour les ramener en arrière.
—Vous souvenez-vous, continua-t-il, de mes prières et de mes larmes?... Je ne savais pas tout mon malheur, mais je sentais qu'on ne m'aimait pas... Mon Dieu! si la voix de quelque génie m'avait dit: «Veux-tu donner ta vie tout entière pour une semaine de bonheur... une semaine pendant laquelle on te rendra tendresse pour tendresse?...» Oh! Marthe, comme j'aurais donné ma vie!...
Marthe baissait les yeux.
—Ma fille!... dit-elle tout bas; vous ne me parlez pas de ma fille!
René se leva une seconde fois, et repoussa son fauteuil qui roula jusqu'au milieu du salon.
—Fou que je suis!... s'écria-t-il tandis que la colère empourprait de nouveau la tache ardente qui brûlait au milieu de sa joue pâle; il faut que cette femme me rappelle à moi-même?... Sa fille, n'est-ce pas? poursuivit-il en menaçant du poing le portrait de son frère; sa fille à lui, le menteur et le lâche!... Pas un mot, madame!... Par le nom de Dieu, je ne veux plus vous entendre!... Oh! je suis tombé bien bas... Le fils de Penhoël est pauvre maintenant comme les mendiants qui viennent chercher l'aumône à la porte du manoir... Le fils de Penhoël n'a plus d'asile... Et ce n'est pas le malheur seulement qui pèse sur sa tête... Il y a aussi la honte!... Si les gens qui l'ont ruiné n'ont pas pitié de lui, le nom de son père sera traîné dans l'infamie... Et savez-vous qui a poussé René de Penhoël jusqu'au fond de cet abîme?... ajouta-t-il en mettant sa main lourde sur l'épaule de Marthe. C'est l'homme qu'il aimait et c'est la femme qu'il adorait... c'est vous, l'épouse coupable, et lui, le frère indigne... Je vous dis de ne pas parler: je suis le maître! Vous savez bien que je dis la vérité... Le jour où mon sourcil s'est froncé pour la première fois en regardant le berceau de l'Ange, Dieu avait déjà prononcé mon arrêt... C'était mon dernier espoir qui mourait... Il n'y avait plus rien en mon cœur, et il fallait endormir l'angoisse de ma pensée... J'ai cherché l'oubli dans l'ivresse, dans le jeu, dans l'amour... Et chaque fois que je commettais une faute, c'est vous, vous, madame, qui étiez la coupable!
Il lâcha l'épaule de Marthe, toujours agenouillée, et fit un pas vers le portrait de l'aîné de Penhoël.
—Vous et lui!... reprit-il avec un sauvage élan de colère; lui surtout, le poison de ma vie!... lui, le plus lâche des hommes!
Il s'était avancé jusque sous le portrait. Il leva la main, et son poing fermé tomba sur la toile qui se creva, percée à la place du cœur.