Le postillon, maigre et mal habillé, qui conduisait aujourd'hui les deux pauvres bêtes, fit pourtant de son mieux pour fournir un départ convenable. La rue était pleine; il fallait soutenir l'honneur du rabais. Le postillon fit claquer gaillardement son fouet et tâcha de brûler, comme on dit, l'anguleux pavé de la capitale bretonne.

Mais, hélas! c'était pitié de voir le triste véhicule s'en aller cahin-caha, gémissant et chancelant à chaque tour de roue. Les acclamations qui avaient salué le départ de la diligence se changèrent ici en sifflets.

Par tous pays, le peuple se plaint amèrement d'être exploité, écorché, assassiné. Offrez-lui les choses à bas prix, vous verrez qu'il haussera les épaules en vous disant des injures.

La Concurrence s'en allait piteuse et mélancolique; on ne voyait personne à ses portières éraillées, comme si les gens qu'elle emmenait avaient eu honte de se montrer en si misérable équipage. Les deux petits chapeaux de paille, lorgnés naguère par l'Anglais, avaient poussé la précaution jusqu'à relever les planches figurant des persiennes rouges et servant de stores à la rotonde.

C'étaient deux jeunes filles qui semblaient à peine sorties de l'enfance. Elles étaient seules; elles se pressaient l'une contre l'autre, dans une pose inquiète et craintive.

Il faisait presque nuit dans la rotonde à cause des stores baissés. Néanmoins on eût pu distinguer, sous les chapeaux de paille, deux gracieuses et charmantes figures qui méritaient assurément l'attention de milord.

Les deux jeunes filles étaient arrivées à Rennes, la veille au soir, par la route de Nantes, sur une charrette de paysan.

Elles avaient l'air d'être pauvres. Elles ne voulaient point dire leur nom et refusaient de montrer leurs passe-ports. Heureusement pour elles que la Concurrence était indulgente par état et faisait trêve à toutes questions.

La vieille femme, chargée d'inscrire les places, jugea bien du premier coup d'œil que nos deux voyageuses étaient des filles mineures, désertant le toit paternel; mais en somme, elle n'avait pas à leur demander leur extrait d'âge.

On en voit tant partir comme cela des provinces pour aller chercher fortune à Paris! Sur le nombre, deux de plus ce n'était pas une affaire.