Il parlait vrai cette fois. Le portefeuille était celui que nous avons vu entre les mains de Robert de Blois, lors de son rendez-vous avec Madame, le soir de la Saint-Louis. Et c'était contre Marthe une arme cruelle, sans doute, puisque Robert n'avait eu qu'à montrer ce portefeuille pour vaincre à l'instant même la résistance de la pauvre femme.
L'homme le plus froid aurait eu compassion à voir Marthe en ce moment. Elle n'avait plus la conscience exacte de tous les malheurs qui pesaient sur elle, mais elle sentait son cœur se briser. Ses cheveux détachés tombaient, alourdis et mouillés par une sueur glacée. Son visage exprimait une si terrible angoisse qu'il n'aurait pu changer davantage à l'heure de l'agonie.
Penhoël n'avait point pitié.
—Je comprends bien maintenant, continua-t-il, pourquoi vous m'engagiez, l'autre jour, à vendre le manoir... On vous avait menacée de ceci, madame!... N'est-ce pas que vous auriez donné tout ce que vous possédiez au monde pour ravoir votre secret?
—Pour ma fille!... balbutia Marthe, mais devant Dieu, qui nous entend, je suis innocente, René, je vous le jure.
Penhoël haussa les épaules.
—Vous savez mentir à Dieu comme à moi, dit-il en posant le portefeuille sur la table pour avaler un verre d'eau-de-vie; voilà vingt ans que vous mentez... tous les jours... toutes les heures!... Mais il ne s'agit pas de cela... Moi aussi je l'ai payé bien cher, ce portefeuille!... Autrefois, pour l'avoir, j'aurais donné une métairie, un moulin, une futaie... mais où sont les fermes de l'héritage de Penhoël?... Où sont les beaux champs de mon père... et ses étangs... et ses forêts?... Je n'avais plus rien à donner... Et pourtant il me fallait ces preuves de ma honte!
Marthe joignit ses mains.
—Plus tard, reprit Penhoël en lui imposant silence d'un geste brutal, je vous dirai quel prix j'ai payé ce portefeuille... Maintenant, puisque je l'ai acheté, je veux en jouir... Il nous reste une bonne heure pour lire ensemble ces lettres chères... Ah! nous allons bien nous divertir, madame!...
La voix de Penhoël éclata sourdement, tandis qu'il prononçait ces dernières paroles. Il était impossible de prévoir le dénoûment de cette scène. Comme tous les gens habitués à l'ivresse, Penhoël gardait longtemps un masque de raison et de gravité; mais sous ce masque menteur se cachait une véritable démence.