Il dessinait par la pensée ce front, pur comme le front d'un adolescent, et pourtant chargé de rêveries, cette bouche calme où le travail de la vie avait laissé à peine une nuance légère d'amertume.
Ce visage était pour lui comme le reflet d'une âme puissante et blessée. Il allait beaucoup trop loin peut-être dans la poésie de ses suppositions; mais, malgré lui, son admiration d'artiste se mélangeait de respect, parce qu'il pensait deviner toute une vie de souffrances vaillamment supportées.
L'Anglais fit un mouvement dans son sommeil; le jeune peintre détourna les yeux pour ne point paraître indiscret.
Son regard se porta naturellement vers le paysage. On avait fait déjà huit ou neuf lieues; la route courait dans un vallon large et plat entre deux rangs de pommiers rabougris. Sur la droite on voyait des prairies humides où la Vilaine perdait en de capricieux détours son mince filet d'eau.
En somme, l'aspect n'avait rien de remarquable. C'était un de ces paysages de la haute Bretagne qui peuvent se résumer ainsi: des pommiers et un ruisseau.
Mais, tout à coup, la route fit un coude brusque, et le jeune peintre laissa échapper un cri de plaisir qui réveilla son compagnon de voyage.
C'était une sorte de changement à vue. Au lieu du monotone coup d'œil, l'horizon, soudainement élargi, montrait l'admirable paysage au milieu duquel s'assied la vieille ville de Vitré.
Il y avait de quoi ravir un peintre. On inventerait difficilement un tableau plus frappant. Étienne regardait avec des yeux charmés ces maisons de style bizarre jetées pêle-mêle sur le penchant de la colline et s'ameutant pour ainsi dire autour de la grande masse du château. Il lui semblait voir une fantasque danse de pignons antiques et de toits aigus, découpés comme des pièces d'orfévrerie. Le vent chassait les nuages au ciel. Quand un rayon de soleil venait à percer tout à coup, c'était une étrange vie parmi ces masures dix fois séculaires qui grimpaient, serrées et en désordre, aux flancs rocheux de la montagne.
L'œil se perdait à vouloir suivre les innombrables détails du tableau. Depuis la belle prairie où serpentait la Vilaine jusqu'au sommet lointain de la rampe, c'était comme un grand perron aux marches inégales et formées de constructions qui chancelaient de vieillesse. Tout en bas, au-dessus du moulin dont la roue jetait un cri monotone, une cabane s'élevait avec sa toiture de chaume; sur la cabane s'appuyait la maison d'un bourgeois vitriais, entourée d'un porche branlant; sur la maison se dressait un hôtel décharné, gris, maussade, coiffé de girouettes monstrueuses et ceint de longues balustrades de fer; au-dessus, de grands rochers, des églises roides et tristes, des arbres vieux comme la ville elle-même, qui est la doyenne des cités de Bretagne; et au-dessus encore le château, ce débris informe dont le temps a fait une merveille.
N'y a-t-il point là le caprice d'un génie artiste? et n'est-ce que le résultat du patient travail des années? La main de l'homme a-t-elle aidé à cette confusion puissante qui, mêlant le riant et le terrible, va couronner ce sombre géant de pierre d'une chevelure odorante et fleurie.