Tout en lui faisant des signes pour attirer son attention, Blaise et Bibandier s'étaient rapprochés à plusieurs reprises, et quelques mots, saisis à la volée, leur avaient appris le sujet de l'entretien.
Ç'avait été pour eux, alors, une bien autre inquiétude. Robert était un homme habile et surtout prudent. Il buvait volontiers, mais avec mesure et sans jamais s'enivrer.
A cet égard, il avait lieu d'être sûr de lui-même, car, durant les trois années qu'il avait passées à Penhoël, pas une seule fois sa tête n'avait faibli.
D'ordinaire, il s'observait rigoureusement, ses compagnons le savaient. Mais ils savaient aussi qu'à une époque plus ancienne, il en avait été autrement.
Au temps où Bibandier était recéleur, où Blaise méritait son surnom de l'Endormeur, où Robert, enfin, végétant dans les grades subalternes de sa profession, volait encore à l'américaine, on lui reconnaissait déjà de certaines habiletés, quand il était à jeun.
Mais il ne valait plus rien après boire. L'ivresse gâtait tout. Le vin le rendait fanfaron, bavard, imprudent; tout cela dans une proportion terrible pour lui et pour ses camarades.
Il y avait une chose qui faisait le danger plus grand, c'est que, dans ces circonstances, l'Américain, tout en perdant ses facultés, gardait son caractère.
Au beau milieu de ses divagations, il se croyait le plus profond des diplomates, et travaillait de tout cœur.
Blaise et Bibandier n'avaient point oublié cela. Aussi à la vue de sa face avinée qui se penchait vers le nabab avec un air important et satisfait, l'idée du péril leur vint tout de suite.
Ils se demandèrent s'il n'y aurait point sagesse à déserter une partie qui semblait se compliquer fatalement, et peut-être eussent-ils pris la fuite dès lors, si la froide indifférence de Montalt ne les eût rassurés.