—Mon Dieu!... murmura-t-il avec passion, morte ou vivante, faites que je la voie encore une fois, afin qu'elle sache tout ce que j'avais dans l'âme... car je ne lui ai jamais dit comme je l'aimais!... Elle ne sait pas qu'elle était mon seul espoir de bonheur en ce monde!... Oh! mon Dieu! mon Dieu! morte ou vivante, que je la revoie!...
Dans l'état de fièvre où il se trouvait, ces paroles étaient pour lui une sorte d'évocation. Il releva la tête comme s'il se fût attendu à voir quelque blanche forme sortir du massif et glisser à ses pieds.
Roger lui-même regardait tout autour du berceau avec un superstitieux effroi.
Mais ils ne virent rien, ni l'un ni l'autre, sinon deux têtes masculines et très-barbues, qui semblaient en observation au coin de la charmille. Ces deux têtes disparurent précipitamment, mais leur aspect avait suffi pour rompre le charme. Étienne se releva, brusquement éveillé de son rêve, et prit le bras de Roger pour rentrer dans le bal.
Les propriétaires de ces deux têtes masculines et barbues, dont nous venons de parler, s'effacèrent dans l'ombre, pour leur livrer passage, et les suivirent de loin.
Il y avait déjà longtemps qu'ils se livraient à ce manége. Ils semblaient avoir envie d'aborder nos deux jeunes gens et ne point oser.
C'était M. le comte de Manteïra et le noble baron Bibander.
Nous savons qu'ils avaient eu, eux aussi, leur apparition fantastique. Depuis lors, ils restaient fort inquiets, sous le coup de cette pensée qu'il y avait dans le bal deux personnes au fait de leur histoire; deux personnes ennemies sans aucun doute.
Ils avaient fait ce qu'ils avaient pu, en premier lieu, pour rejoindre les deux bayadères, ensuite pour attirer l'attention de Robert, leur conseil habituel, et l'homme à ressources de l'association.
Le tout inutilement. Les bayadères s'étaient évanouies comme de véritables feux follets, et Robert avait refusé obstinément de rompre son entrevue avec le nabab.