Madame Cocarde était, comme nous l'avons dit, principale locataire de la maison, et grâce à l'intercession des deux sœurs, elle consentait à ne point chasser les Penhoël de leur misérable grenier.
C'était là tout le secret de la déférence que lui montraient Diane et Cyprienne.
—Bien, mes petits enfants!... reprit-elle. Comme cela, au moins, on peut causer à son aise!... J'ai beau avoir les dents bien rangées, ces coquines de bécasses ont de petits nerfs qui entrent partout!... Et puis, c'est peut-être une arête, car j'ai mangé du bar... Ah! mes petits enfants, l'excellent dîner que j'ai fait!... Il faut que je vous en conte le menu... Un potage en tortue délicieux... Pour relevé, un bar au court bouillon... Pour entrée, une blanquette de volaille, que mon cordon bleu réussit toujours à merveille... Pour rôti, cette scélérate de bécasse... Après cela, une crème à la vanille, un raisin et mon café... Je n'ai jamais mieux dîné de ma vie!
Durant cette complaisante énumération, Diane et Cyprienne avaient les yeux baissés. On rouvrait en quelque sorte leur plaie vive; on appuyait le doigt brutalement sur cette intolérable souffrance, la faim, qu'elles essayaient en vain d'oublier.
Madame Cocarde les lorgnait par-dessous sa paupière clignotante.
—Je ne suis pas ce qui s'appelle une gourmande..., poursuivit-elle; mais j'avais déjeuné plus matin qu'à l'ordinaire... et c'est si bon de manger quand on a grand'faim!
Cyprienne poussa un gros soupir. Chacune de ces paroles doublait les déchirants élancements qui tiraillaient son estomac vide. Diane souffrait autant que sa sœur; mais elle restait forte comme toujours, et aucun signe de malaise ne paraissait sur son visage.
—Et vous, mes belles..., reprit gaiement madame Cocarde, comment avons-nous dîné aujourd'hui?... Je m'intéresse à cela, moi, parce que je vous aime.
Les deux jeunes filles ne répondirent point. Sous la paupière brûlante de Cyprienne, il y avait une larme d'angoisse.
—Eh bien?... continua la principale locataire; on ne veut donc pas me dire ses petits secrets de ménage?... On a honte peut-être?... Mon Dieu! mes anges, je fais la part des différences de situation... Je pense bien que vous ne vivez pas d'ortolans... Tenez, voulez-vous que je vous dise, moi, ce que vous avez mangé aujourd'hui... Une bonne soupe... un bœuf aux choux et du fromage...