Diane et Cyprienne n'ignoraient rien de ce qui s'était passé à Penhoël, après la nuit de la Saint-Louis. Elles savaient l'enlèvement de l'Ange, l'expulsion des maîtres du manoir et tout ce qui s'y rattachait.
Elles savaient que Madame, brisée de douleur, Madame, qu'elles aimaient si tendrement autrefois! cherchait sa fille depuis deux mois, courant la ville au hasard et arrêtant les passants, comme une pauvre folle, pour leur demander son enfant!...
Mais il est des heures où l'âme épuisée reste sourde à toute voix. On dit que, dans les vastes solitudes d'outre-mer, le voyageur, accablé, se couche parfois sur la terre. Il reste là, immobile, haletant; il reste, s'il entend au loin la voix menaçante du lion ou du tigre. Et, si tout près de lui, sous l'herbe, ce bruit sinistre se fait ouïr qui annonce l'approche du serpent, il reste encore...
Une demi-heure se passa; puis Diane releva la tête lentement et jeta un regard sur sa sœur.
—Tu souffres?... dit-elle.
Cyprienne serrait toujours sa poitrine à deux mains.
Elle ne répondit pas.
Diane se redressa, galvanisée par un élan de colère. Le sang remonta brusquement à sa joue; elle secoua les masses bouclées de ses beaux cheveux.
—Paris!... s'écria-t-elle avec une amertume déchirante; Paris que nous voyions si beau!... Paris où nous allons mourir désespérées! oh! que de brillants rêves et que de promesses menteuses!... N'était-ce pas plus beau que le paradis même? Du pain, mon Dieu! du pain!... Faut-il nous châtier si cruellement pour avoir été aveugles?... Sainte Vierge! vous savez bien que si nous avons abandonné la maison de notre père, ce n'était pas pour nous! Sainte Vierge, ayez pitié!... du pain! un peu de pain!...
Elle se tordait en une sorte de délire. Et Cyprienne, accablée, morne, ne prenait point garde.