C'est triste à penser, mais le nabab venait d'en avoir une preuve éclatante.

Il s'agissait de deux pauvres enfants sans ressources, et que nul conseil ne soutenait dans la droite voie, de deux enfants, placées sur cette pente glissante où nulle jeune fille ne garde l'équilibre, au dire des romanciers païens et des philosophes de l'école transcendante, de deux chanteuses des rues, puisqu'il faut nommer les choses par leur nom.

Mais des chanteuses comme on n'en voit point, des jeunes filles d'une beauté si merveilleuse et si touchante que le nabab, ce cœur flétri, avait senti quelque chose remuer au fond de son âme, rien qu'à les regarder!

Il les aimait, ces deux belles jeunes filles; il pensait à elles bien souvent, depuis que le hasard les avait jetées, un jour, sur son chemin, et s'il s'obstinait à vouloir faire d'elles les maîtresses d'Étienne et de Roger, c'est que l'idée lui souriait d'avoir ainsi près de lui deux couples beaux, jeunes, heureux.

Sa pensée ne pouvait aller plus loin sans mentir à l'étrange et triste morale qu'il s'était faite; songer au mariage, c'eût été non-seulement folie, au point de vue des exigences sociales; c'eût été surtout fausser et pervertir la ligne terrible de sa philosophie.

Mais ce beau rêve ne pouvait point se réaliser. Les deux jeunes filles qui auraient dû s'y prêter avec tant de reconnaissance s'avisaient de préférer leur pauvreté à ce qu'elles appelaient la honte.

Tant il est vrai que ce malheureux Montalt ne pouvait rencontrer chez les femmes que contradiction et méchant vouloir!

Ah! si elles avaient consenti, la défaite des deux jeunes gens eût été, cette fois, bien certaine! Comment résister à tant de naïveté charmante? Comment rester froid devant ces divins sourires?

Mais elles ne voulaient pas. Tous les efforts avaient échoué. Il n'y fallait plus songer.

Et le nabab donnait aujourd'hui cette fête, en désespoir de cause, pour voir s'il pourrait se passer des petites chanteuses de rues.