Les choses semblaient aller à souhait. Nos deux jeunes gens, placés auprès de compagnons de leur âge, ne se ménageaient point. En somme, ce complot, ourdi contre leur fidélité amoureuse, était assez innocent; et lors même qu'ils eussent découvert le piége où l'on prétendait les pousser tout doucement, peut-être n'en eussent-ils point conçu une horreur très-profonde.

Ils étaient parfaitement disposés ce soir-là. Le nabab pouvait suivre de loin les progrès de leur gaieté toujours croissante. Il voyait leurs joues s'animer, leurs yeux briller, et leurs regards, excellent augure! se tourner parfois, avec une impatience non équivoque, vers la porte qui conduisait au second salon.

Les têtes s'exaltaient, cependant; le dessert, symétriquement aligné, avait subi l'attaque générale et couvrait la table de ses plats en désordre. Trente conversations se croisaient, vives et décousues. C'était l'heure. Le nabab fit un signe. Dans la galerie, l'orchestre frappa un accord long et retentissant. Il se fit un bruit de pas légers et un essaim de femmes se précipita dans la salle, le verre à la main.

Elles étaient masquées, mais de ce masque court et sans barbe qui ne cache ni le rouge éclat des lèvres, ni la fraîcheur jeune et veloutée des joues.

Il y eut à ce coup de théâtre un cri d'enthousiasme parmi les convives. Le baron Bibander seul fut un peu contrarié parce que cette galante surprise le saisissait au dépourvu, et qu'il n'avait pas le temps de consulter son miroir de poche, pour voir si son visage n'avait pas déteint, par hasard.

L'orchestre jouait au dehors un air lent et monotone.

Au moment où les convives descendaient le double perron de la terrasse pour entrer au jardin, dont l'aspect dépassait les étincelantes merveilles des contes de fées, les douze femmes déguisées en bayadères quittèrent brusquement leurs cavaliers et s'élancèrent sur le gazon qui faisait face à l'hôtel.

Au premier plan du tableau, sur le velours des gazons, parmi les corbeilles fleuries, on voyait ces douze femmes, pareilles en beauté, drapées gracieusement dans leurs costumes étranges, tout étincelants de pierreries et d'or, et dont la danse molle réalisait un voluptueux rêve.

Leurs masques étaient tombés au premier signal de l'orchestre. Elles étaient toutes charmantes et jeunes, mais il fallait donner la palme aux élues de M. Smith, à ces deux péris, légères et mignonnes qui devaient tenter la conquête d'Étienne et de Roger.

Elles étaient en vérité adorables, et l'on n'eût point su dire laquelle était la plus ravissante. Hortense avait un visage de brune, piquant et vif, couronné de cheveux noirs comme l'ébène.