Il y aurait du monde dans ces ruelles, vers la fin de la nuit, pour attendre le signal, et Nawn recevrait, le lendemain, le complément de la récompense.
C'était assurément une affaire toute simple, et traitée de bonne foi des deux côtés. Il ne s'agissait plus là, comme le fit observer Blaise en buvant un verre de xérès, d'une poule mouillée du genre de Bibandier, et madame Nawn avait toute l'encolure d'une femme en état de tenir sa parole.
Quant au signal, ce n'était pas seulement Blaise qui devait l'apercevoir, et nos trois gentilshommes n'avaient pas même besoin de se déranger pour aller l'attendre: leurs affaires les appelaient tous trois de ce côté, avant le lever du jour.
Car, comme on peut le penser, en combinant cette quintuple provocation adressée au nabab, Robert avait voulu se ménager d'autres chances que celle du duel lui-même, et nos trois gentilshommes avaient dessein de dormir assez peu cette nuit-là.
Quand chacun eut exalté ses propres mérites, l'Américain prit la parole.
—Moi, dit-il, je ne parle même pas du petit Vincent et de l'oncle Jean, que j'ai jetés comme des bâtons dans les jambes de Montalt.
—Il était pourtant bien beau, l'oncle Jean!... interrompit Bibandier, avec ses gros sabots pleins de paille et sa veste de futaine!... Quand je pense que j'ai été plus mal habillé que ça, autrefois.
—Misères!... reprit l'Américain; je ne dis pas non plus que j'ai eu le premier l'idée d'entrer en relations d'affaires avec madame Nawn... Il faut bien laisser quelque chose à ce bon gros garçon de Blaise, qui ne fait œuvre de ses dix doigts, pour continuer son rôle de domestique de bonne maison... Quant à l'expédition de demain matin, elle est encore dans les futurs contingents, et il faut attendre pour en juger les résultats... Mais ce dont je me vante, mes excellents amis, c'est d'avoir fait une bonne action qui réjouit ma conscience.
Il se renversa sur le dos de son fauteuil et prit un accent théâtral:
—Il y avait un pauvre ménage, réduit au dernier degré de la misère... et nous avions bien contribué un peu à cette misère-là, tous tant que nous sommes... Ce que j'ai fait aujourd'hui doit calmer à jamais tous nos remords. Je suis arrivé au moment où le mari avait allumé un réchaud au milieu de la pauvre retraite; je suis entré comme un bon ange, j'ai rendu le souffle à leurs poitrines étouffées. Je les ai pris chacun sous un bras, tout déguenillés qu'ils étaient, et je les ai fait monter dans ma propre voiture.