—Non, n'est-ce pas? poursuivit Lecoq. Le colonel Bozzo n'avait pas seulement à défendre son œuvre contre les chiens myopes et enrhumés du cerveau que nos gouvernements paient très cher sous le nom de justice, de police, etc., il avait à défendre son œuvre contre ses propres ouvriers. L'univers a bien vieilli depuis quatre mille ans, mais l'homme est resté enfant, et les solennelles momeries qui étaient le fond des mystères de l'antiquité se sont perpétuées à travers les âges, de telle sorte que les mauvais plaisants du sanctuaire d'Eleusis et des temples d'Isis ont eu des héritiers directs au fond des forteresses où radotaient les francs juges d'Allemagne, comme dans les cavernes où les Camorre de l'Italie du Sud bourraient leurs trabuccos en aiguisant leurs poignards. Le colonel n'est pas encore assez vieux pour avoir fréquenté les saintes Wehme, mais il a commandé en chef des bandes calabraises à la fin du siècle dernier, et l'Europe entière l'a connu sous le nom de Fra Diavolo.
—Fra Diavolo! répétèrent avec le même accent d'incrédulité les trois maîtres. Quel conte!
—On dit cela, poursuivit Lecoq froidement, moi je ne connais que le Fra Diavolo de l'Opéra-Comique, et les biographies prétendent que ce célèbre chef des Camorre fut exécuté à Naples, en 1799; mais en Corse, où j'ai passé ma jeunesse, il y avait de vieux bandits qui frottaient encore leur chapelet contre la manche du colonel, quand ils voulaient avoir une amulette bénie par le démon, et ils l'appelaient entre eux Michel Pozza, qui est le nom historique de Fra Diavolo.
Quoi qu'il en soit, il apporta parmi les Habits Noirs le secret, le grand secret des prêtres égyptiens, des hiérophantes, des druides, des francs-chevaliers et des libres-soldats de l'Apennin.
Ce fut pendant de longues années son prestige qui dure encore. Il était le seul à connaître le secret gravé à l'intérieur des deux médaillons qui forment le scapulaire des maîtres de la Merci.
Je l'ai eu entre les mains, le scapulaire de la Merci. Je suis curieux, je l'ai ouvert, et je connais le secret. Je ne demande pas mieux que de vous le dire.
C'est un mot, un seul mot, répété en une très grande quantité de langues dont la plupart me sont inconnues, et quand mes yeux tombèrent sur les lettres hébraïques qui commençaient la série, je crus qu'elles exprimaient le nom de Dieu.
Cependant les lettres arabes qui suivaient ne disaient point Allah; je me souviens des caractères grecs disposés ainsi: ouôev; le latin que je compris déjà disait nihil; puis venait l'allemand nichts; l'anglais nothing, l'italien niente, l'espagnol nada, et pour vous épargner les autres langues, le français rien!
—Et c'est là le secret des Habits Noirs! s'écria M. de Saint-Louis.
—Néant est le contraire de Dieu, murmura Samuel; je ne déteste pas cette idée-là, mais elle ne nous rapportera pas grand-chose!