—Vous avez le droit d'être partout où nous sommes, répondit Valentine, comme la plus respectée, comme la mieux aimée des mères, mais pourquoi partager sans nécessité les hasards d'une évasion? Maurice peut être poursuivi. Que je l'accompagne, moi, c'est mon devoir...

—Mon enfant, interrompit la marquise avec une certaine noblesse, tu étais trop jeune pour qu'il fût utile ou même convenable de t'initier à nos grands projets; tu ne t'es jamais doutée de rien, parce que la première qualité d'une femme politique est de savoir garder un secret. Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'apprendrais à braver le danger. Ma pauvre fillette, j'occupe un rang bien important parmi ceux qui hâtent de leurs vœux et de leurs efforts la restauration du malheureux fils de Louis XVI. Je ne te reproche point de n'avoir pas su deviner mon caractère aventureux; j'ai accompli des missions difficiles et trompé bien souvent les plus fins limiers de l'usurpation; ce que j'ai fait pour un roi, ne puis-je le faire encore pour toi qui es désormais toute ma famille? Ne discutons plus, c'est une chose entendue, je pars avec vous, et qui sait? si la police nous inquiète en route, l'habitude que j'ai de ces sortes d'intrigues ne vous sera peut-être pas tout à fait inutile.

Elle baisa Valentine au front et reprit:

—Maintenant, chérie, nous n'avons plus que le temps. Je pense que tu te marieras en noir, comme tu es là? J'ai assisté dans ma jeunesse à un mariage clandestin, du temps des guerres de la Vendée; le jeune homme avait son costume de cornette dans l'armée catholique et royale; la jeune personne portait un simple fourreau de moire noire avec un voile de dentelle à l'espagnole. C'était très bien. De fleurs d'oranger, il n'en fut pas question. Du reste, tu sais que c'est tout uniment une affaire de conscience, comme la cérémonie de l'ondoiement qui précède un baptême forcément retardé; cela ne vous empêchera pas de vous marier une seconde fois, selon les rites de l'Église, aussitôt que les événements le permettront, et vous en prendrez même l'engagement formel vis-à-vis de M. Hureau, notre bon vicaire, pour la paix de sa conscience... Es-tu prête?

—Je suis prête, répondit Valentine, qui était pâle, mais résolue.

—Voici ce qui a été réglé, reprit la douairière: Je suis chargée d'aller prendre chez lui notre prêtre officiant; tous nos amis nous attendront chez le pauvre colonel, et Dieu veuille que nous le retrouvions en vie! Ne va pas croire que la chose se fera dans le désert; nous aurons une suffisante assistance. Toi, selon la volonté que tu as manifestée, tu vas monter dans ma voiture (j'ai celle du colonel, où j'ai mis mes gens pourtant, car je n'aime pas à changer de cocher), et tu vas attendre cette brave Mme Samayoux rue Pavée, à la porte de la Force.

Valentine jeta un châle sur ses épaules et noua les rubans de son chapeau.

—Allons! fit encore la marquise en essayant de prendre un ton dégagé, ces moments de crise me connaissent. Pas d'inquiétude, surtout, cela te ferait du mal. Il n'y aura aucun accroc, on a dépensé ce qu'il faut pour que tout aille sur des roulettes.

L'instant d'après, deux voitures se séparaient au coin de la rue des Batailles: celle du colonel, où était la marquise, remontait vers les Champs-Elysées, par la rue de Chaillot; l'autre, timbrée à l'écusson d'Ornans, mais ayant cocher et valet de pied à la livrée du colonel, descendait vers le quai pour prendre la route du Marais.

C'était celle-là qui emmenait Valentine.