«Cependant je partageai en deux ma confiance; je manifestai publiquement le désir de vous voir, et en secret j'essayai d'agir par moi-même.
«Ils vous ont cherchée, ils avaient intérêt à vous trouver; ils comptent sur vous pour me convertir au projet d'évasion, et ils comptent sur moi pour décider Maurice à se laisser faire.
«Je n'essayerai même pas de concilier cela avec la croyance où ils sont par rapport à ma prétendue folie. J'ignore si j'ai réussi à les tromper; en tout cas, leur chemin est tracé, ils en suivent les détours avec un implacable sang-froid.
«La chose certaine, c'est que Maurice ne paraîtra pas devant la cour d'assises. Ils l'ont décidé ainsi. Fallût-il le poignarder dans les escaliers du palais, il ne franchira pas le seuil de la salle des séances.
«Quant à moi, je suis encore bien plus redoutable que Maurice. Ils ne sauraient point dire, en effet, à quel degré Maurice a été instruit soit par moi, soit par Remy d'Arx, dans l'interrogatoire qui précéda l'ordonnance de non-lieu; mais ils ont la certitude absolue que je connais tout.
«Je ne serai ni accusée ni témoin.
«Ce n'est pas un bâillon, c'est un linceul qu'il faut mettre sur une bouche comme la mienne.
«Et s'ils n'avaient pas besoin de moi pour tuer Maurice dans sa prison, où la loi le protège comme une cuirasse, vous auriez trouvé ici non pas une folle, mais une morte.
«Une autre circonstance encore, cependant, doit me protéger contre eux; je ne puis bien la définir, mais j'en ai conscience: il y a de l'hésitation, peut-être de la dissension; le colonel est vieux et semble très malade.
«Il ne faut pas croire que je sois sans cesse entourée comme je l'étais tout à l'heure, lors de votre venue. On vous attendait, et en outre, on joue cette comédie pour la marquise. Quand la marquise est là, tout le monde se rassemble autour de mon lit, et il semble que je sois l'enfant chérie d'une nombreuse famille; mais dès que la marquise est partie, je reste seule, bien souvent et bien longtemps, Dieu merci! Il n'y a guère que Francesca Corona pour me tenir compagnie le soir; dans la journée, je n'ai personne.