Qu'entendait donc nous persuader le poète en Mme Lucie Delarue-Mardrus? Que l'empreinte venait d'elle... Mais la femme n'a-t-elle pas fait son aveu? Car, si le poète a composé les vers, n'est-ce pas l'amante qui rédigea la dédicace? C'est elle qui revendique l'empreinte, mais pour être mieux absorbée. Femme, doublement femme, elle aboutit aux conclusions de Nietzsche, bien qu'elle semble y contredire.

Il serait vraiment trop beau, il serait incompréhensible que chez une femme, si douée fût-elle, dès l'instant qu'elle tient une plume, nul accent d'artifice ne vînt se mêler aux voix de la sincérité. Chez Mme Lucie Delarue-Mardrus l'artifice apparaît chaque fois qu'elle échappe à la sensation directe et à sa notation réaliste. Alors elle ne sent plus par elle-même. Elle subordonne son émotion à la vision d'un maître et les influences se révèlent, disons mieux: elle se révèle à travers ces influences.

Qu'y a-t-il, que discernons-nous à l'origine de cette déformation? Tout uniment parti pris d'étonner, et, si l'on y veut réfléchir, rien de moins surprenant qu'une telle attitude. Elle songe qu'elle fut une petite fille, puis une fillette aux tresses pendantes, jeune bourgeoise qu'à travers la ville sa bonne accompagnait pour garder son innocence, et que ni des fillettes devenues grandes, ni des jeunes bourgeoises émancipées par le mariage, on n'attend pareille clairvoyance dans l'observation des réalités. Processus facile à reconstituer, celui qui chez la femme conduit au désir d'étonner; c'est simplement celui de la contradiction:—Ton sexe t'interdit de t'arrêter à tel détail... Attends un peu... on va bien voir!—De là au fait d'exagérer sa sensation, même de la créer artificiellement, pour en modeler l'expression sur l'exemple d'un maître, il n'y a qu'un pas, et c'est l'instinct d'imitation qui le lui fait franchir. Je note, comme tout à fait expressive à cet égard, dans la série des Femmes, cette pièce intitulée: Esclaves, qui serait un chef-d'œuvre si toutes les touches n'en rappelaient un trop illustre modèle:

Avec nos regards nus sur la réalité,
Que ne transfigura l'arc-en-ciel d'aucun prisme,
Nous regardons marcher votre morne héroïsme,
Grelottant en hiver et suant en été,

Vous, compagnes de ceux que mange la fabrique,
Vous, épouses qu'on bat, et vous, maigres catins,
Sans fards dont rehausser vos pauvres sens éteints,
Qu'assaille le désir brutal comme une trique...

Enceintes de misère, enceintes de laideur,
Vos flancs couvent l'horreur des races accroupies,
Qui vivront comme vous, loin de nos utopies,
L'esclavage éternel et muet du malheur.

Ici l'influence est transparente, et dans le ramassé de la forme elle accuse le pastiche. Nul qui n'y puisse reconnaître l'accent et jusqu'aux formules des plus célèbres morceaux des Fleurs du Mal, comme dans l'esprit qui dicta cette pièce, ce parti pris d'étonner, que Baudelaire lui-même théorisa, en le vantant comme un condiment de beauté. Désir d'étonner, où il trouvait une sorte de rajeunissement de la forme littéraire épuisée par l'âge, une ligne de démarcation entre les Anciens et les Modernes... nous l'avons vu chez lui proche de la mystification, et trop souvent ses ennemis le confondirent avec elle.

Nul pire artifice que celui qui fausse, en la contraignant, la spontanéité originelle d'une nature; car alors la volonté humaine joue le rôle du dresseur qui, par un entraînement méthodique, tend à susciter, chez un bel animal, une suite de réactions contraires à son instinct. Sans doute avec une longue persévérance, en s'y prenant dès le premier âge, on habitue les chats à passer dans des cerceaux. Mais alors c'est une question de savoir s'ils sont encore des chats et s'ils nous intéressent pour une raison proprement féline. N'est-ce pas plutôt curiosité qui nous retient un instant, parce qu'elle contredit la Nature, mais, pour des yeux d'artiste, ne vaudra jamais le bel élan spontané du fauve sur sa proie? Pareillement cette gentille Normande, en qui se réfléchissent si nettement les images de son pays, et qui trouve des accents émus pour exalter les souffrances de son sexe, n'est pas faite pour la courbure du cerceau métaphysique. Qu'elle chante son Carpe diem en le modernisant, tous les poètes l'ont fait qui s'absorbèrent dans la sensation. Mais y joindre sa profession de foi métaphysique, c'est fausser sa nature:

Les oiseaux alternés comme un chœur de pipeaux,
L'eau dans l'herbe, le ciel mat et bleu, le repos
Des bons après-midi qu'un peu d'ombre tamise,
T'apprendront qu'il n'est point d'autre terre promise
Que celle où ta jeunesse aimable sent sa chair
Encensée au contact des feuilles et de l'air.

La voilà bien, la pire attitude littéraire, celle de la leçon apprise qu'on applique au thème choisi. Peut-être viendra-t-on dire: Origines normandes... donc nature qui se rattache toute à la terre et radicalement dénuée d'Idéalisme. Il y aurait alors sincérité, au sens où l'entendait Carlyle. Mais pourquoi ne pas voir plutôt, dans cette profession de foi païenne, une acquisition de seconde main? hypothèse qui va se confirmer aisément.