C'est une sérieuse garantie de mystère pour la vie émotionnelle que de ne tenir sous sa main nul moyen d'expression... Quelle tentation en revanche, si l'on sait imprimer un rythme à sa pensée, de prétendre y plier chaque mouvement de la sensibilité! Mme Lucie Delarue-Mardrus ne néglige aucun thème favorable. Pourquoi prendrions-nous soin de disposer un voile, quand l'intéressée elle-même découvre avec une pareille franchise son âme réellement mise à nu? Car la jeune fille devenue femme ne nous l'envoie pas dire. Elle n'a pas craint de nous révéler les troubles de l'adolescence. Dans une très belle invocation qui porte ce titre: les Voix de la Mer, elle supplie la grande Divinité païenne de calmer ses ardeurs:

Ah! Chante, chante-moi tes rythmes violents!
Chasse tout ce qu'en moi je hais et j'abomine,
Ces rêves de baisers où l'âme s'effémine,
Ces tendresses qui font les esprits indolents!
Ah! cingle, frappe, mords de ta saine rudesse,
L'adulte chair qui songe à de la volupté,
Car je me veux pudique en ma virginité,
Moi, ta folle, orgueilleuse et sombre poétesse!...

Lorsqu'un auteur transpose sa propre sensibilité en un personnage de roman, on peut toujours hésiter à reconnaître, dans le héros imaginaire, un sosie de son âme, car sur l'ensemble des traits qu'il lui prêta, quelques-uns peuvent n'être pas à lui. Mais ici qu'avons-nous, sinon un aveu personnel, une confession directe, par où le poète prend à témoin son lecteur? A moins d'admettre qu'il y ait en cet aveu quelque artifice d'attitude, il nous faut bien reconnaître en cette jeune poétesse des exigences précises. Plus sûrement qu'Amphitrite, dans cette âme obstinément païenne, l'amour humain devait produire le résultat attendu. Elle a rencontré enfin celui qui sut parler à tout son être, et traduit son émotion avec ce beau sens de réalisme à peine transposé, qui est bien d'une Française, précisons mieux: d'une Normande. Oui, l'ardeur du soleil oriental a décidément pénétré les brumes du Nord. Avais-je pas raison de dire que nous trouverions dans les origines de la Femme tous les éléments de sincérité qui s'affirment chez le Poète.

Une minute seulement je la suppose Bretonne—hypothèse après tout qui n'a rien d'offensant.—De même qu'il n'est presque pas d'homme, un peu mécontent de son sort, qui ne se soit mille fois plu à s'imaginer une autre vie que celle dont il est redevable au destin, nous pouvons bien lui supposer d'autres origines, en reculant son lieu de naissance de quelques degrés vers l'ouest. Eût-elle, avec cette franchise dépouillée d'artifice, parlé d'amour, de son amour, et du même coup dévoilé le secret de ses premières initiations? Peut-être eût-elle ressenti des ardeurs aussi fortes, plus fortes, qui sait? car la femme bretonne brûle en dedans, si l'on en croit ceux qui nous parlèrent d'elle. Seulement une excessive pudeur l'empêche de trahir son secret. Elle le concentre en elle, elle en est ravagée, mais plutôt en mourir que dévoiler le mystère de ses troublantes émotions! On connaît l'affabulation de ce récit: Emma Kosilis, unique dans l'œuvre de Renan, qui par les nuances du détail créant la progression de l'intérêt, nous montre le merveilleux conteur qu'eût pu devenir, s'il s'en était mêlé, le savant exégète des origines; il nous marque aussi bien la psychologie amoureuse d'une Bretonne passionnée. Une jeune fille, Emma Kosilis, aime en secret un homme plus âgé qu'elle, qui n'a pas soupçonné ce tendre attachement. Celui-ci se marie, épouse une de ses amies précisément, et devient père d'une nombreuse famille. Sur ces entrefaites, Emma entre au couvent, se consacre à la vie religieuse, mais sans pouvoir arracher de son cœur l'image de celui qu'elle aime et continue de chérir par-dessus toutes choses. Elle se dessèche, elle se consume en silence, elle n'est plus bientôt que l'ombre d'elle-même. La destinée pourtant semble prendre pitié d'un si constant amour. Son inconsciente rivale meurt prématurément, et comme elle n'a pas prononcé de vœux éternels, comme d'ailleurs les relations d'autrefois autorisent ses visites, il lui est enfin permis, par sa seule attitude, de faire l'aveu d'un secret enfoui au fond du cœur depuis tant d'années. Emma épouse celui à qui l'unissait un si fidèle attachement: femme heureuse et mère comblée, elle voit, à l'automne de sa vie et dans une seconde jeunesse, s'épanouir à nouveau des charmes que la solitude avait flétris.

Banale histoire en apparence, pour qui ne tiendrait compte que de l'affabulation littérale, mais, par la flamme du sentiment qui l'anime, par le prestige du pinceau qui l'a fixé, vivant tableau de grâce, de pudeur contenue, d'ardeur couvant sous la cendre!... Si j'ai voulu la rapporter ici, c'est qu'elle exprime toute l'âme bretonne, partant une conception de l'amour justement opposée à celle de notre auteur. Ici, rien qui ne soit voilé, secret, mystérieux. Là au contraire, tout est en plein jour, et, faut-il le dire? quelque peu indiscret. Combien de femmes, et même d'hommes, seront choqués de cette intimité soudain dévoilée! J'en sais à qui elle paraîtra intolérable et le contraire du véritable amour. Je n'y veux voir, pour ma part, que la sincérité d'une plume obéissant aux vives impulsions d'une amoureuse, laquelle, de tempérament réaliste, ne craint pas l'image physique et parfois même semble la chercher. Écoutez-la qui fait sa déclaration.

J'ouvrirai grands mes yeux d'abîme dans tes yeux,
Pour que leur regard noir reste dans ta pensée,
Ainsi qu'une clarté vive longtemps fixée
Inscrit dans notre vue un halo lumineux.

Je laisserai dormir ma tempe chevelue
Au creux de ton épaule offerte, lourdement,
Afin que son ampleur garde, éternellement,
La place qu'y creusa la tête de l'Élue!

Je chanterai pour toi la chanson de ma voix,
Dont ton âme chérit les rites et les prônes,
Afin que dans ton âme attentive elle trône,
De tous ses grelots d'or et de tous ses hautbois.

Je mettrai mon empreinte en toi, pour que tes paumes
Ne souhaitent plus rien que ma captation,
Pour que ton cœur, m'ayant en son ambition,
Se sente déborder de dieux et de royaumes.

Suprême élément de sincérité, voici donc la marque de l'amour. Et l'auteur ne marchande pas les termes où vient s'affirmer le sentiment de la femme. Elle déclare l'Empreinte. Si, comme poète, elle est sans doute plus chatouilleuse que de raison sur son originalité, comme femme, je la vois qui s'abandonne. Elle vérifie, en l'intervertissant dans la forme, mais se livrant avec délice dans le fait, la parole saisissante: «Ce que la femme entend par amour est assez clair: complet abandon de corps et d'âme. La Femme veut être prise, acceptée comme propriété. Elle veut se fondre dans l'idée de propriété. La Femme se donne, l'homme prend.»