Là véritablement peut triompher la Femme, puisque, se penchant sur elle-même, c'est elle aussi qu'elle traduit jusque dans les troubles de sa chair et les contractions de son cœur. Il faudrait ne rien concéder aux merveilleuses puissances de l'intuition, pour refuser à la femme, si peu douée fût-elle d'expression verbale, ce droit d'aveu, de confession, par où elle saura se révéler tout entière, à nous que d'irréductibles divergences de physiologie empêchent de sentir comme elles. A certaines heures, c'est comme si elle parlait une langue que nous ne pouvons entendre, et la seule contraction de ses traits nous permet de soupçonner des angoisses qui ne sauraient avoir d'écho direct en nous. Domaine réservé, comment y pénétrer si nulle analogie n'existe, nulle correspondance entre des épreuves qui la bouleversent toute et nos propres émotions!

Un seul écrivain contemporain eut cette audace singulière de se substituer à elle en quelque façon et de pousser son diagnostic jusqu'aux régions les plus intimes de sa physiologie. Faut-il nommer l'auteur illustre de la Femme et de l'Amour? Je ne sache pas que sous une autre plume virile, dans aucune littérature, les défaillances d'un tempérament aient été plus minutieusement décrites. Mais il advint qu'en dépit d'une merveilleuse sensibilité, la plus étrangement féminine qui eût jamais paru, les mouvements tumultueux d'une imagination jadis faussée par une extrême continence de jeunesse firent trembler sa main d'une émotion sénile et obscurcirent son regard d'inquiétantes visions. Michelet lui-même ne nous donna donc qu'une contrefaçon de l'âme féminine, séduisante à coup sûr, mais faussée de parti pris. Si nous nous tenons à la prose, les cris déchirants d'une Lespinasse nous présentent un tableau, sous forme de confession, qui n'a pas d'analogue et ne saurait en avoir sous une signature virile. Là véritablement elle est l'égale de l'homme, que dis-je? un instant elle lui devient supérieure, car si la faculté d'expression s'ajoute en elle à la sincérité de son émotion, elle peut hausser jusqu'à la puissance un accent de poète qui jusqu'alors n'avait pas marqué d'ambitions si hautes... La douleur seule est positive: nous le savons par notre propre expérience... Elle accomplira donc ce miracle de transformer, en art d'émotion, les éléments d'un talent qui semblait tout d'abord se restreindre à l'objectivité. Je la trouve, il n'y a pas à dire, cette profondeur d'accent, dans la série des pièces intitulées: Femmes.

Complexe chair offerte à la virilité,
Femme, amphore profonde et douce où dort la joie,
Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie,
Œuf douloureux où gît notre pérennité,

Femme qui perds la vie au soir où ta jeunesse
Trépasse, et qui survis, pour des jours superflus,
Te débattant, passé qu'on ne regarde plus,
Dans le noir du Destin où ton être se blesse,

Humanité sans force, endurante moitié
Du monde, ô camarade éternelle, ô moi-même,
Femme, Femme, qui donc te dira que je t'aime
D'un cœur si gros d'amour, et si lourd de pitié!

Voilà des accents qui correspondent à l'émotion directe et nous rendent un compte exact de ces éléments de sincérité qu'il faut reconnaître à l'origine de toute production durable, faute de quoi l'art des vers n'est que pure jonglerie, vain assemblage de mots, juxtaposition de syllabes et de rimes. Sur ces thèmes immortels, qui vaudront toujours ce que vaut l'Humanité, et dureront autant qu'elle, puisqu'ils composent la matière de ses angoisses et de ses espoirs: Brièveté des heures, Beauté fugace, Inconstance du sentiment, pourquoi Mme Lucie Delarue donne-t-elle une note si puissante? Ah! toutes les femmes la comprendront, toutes les femmes se retrouveront dans ses poèmes, qui douées du pouvoir redoutable d'analyser leurs sensations, n'auront pas craint de suivre en leur miroir la progression des flétrissures dont le temps stigmatise leur beauté... celles-là surtout qui, seulement amantes, n'imaginent pas, les malheureuses, d'autre raison de vivre! Je les vois qui se penchent sur ces pages: Femmes, les Adorées, miroir grossissant où vient se réfracter leur image. Et c'est bien, à parler franc, comme un miroir dont la monture inférieure, garnie de pointes, leur déchirerait le cœur! Où donc, je le demande, notre auteur trouva-t-il cette puissance d'évocation? C'est que vraisemblablement, étant femme, elle se représente ces sentiments avec plus de vivacité—je ne dis point qu'elle les ait éprouvés, car elle n'est pas encore à l'âge d'une telle épreuve—mais du moins pressent-elle leur amertume, et la force de l'imagination lui permet de recomposer les éléments de cette prescience. Donc ici je la vois pleinement sincère, grâce à la valeur de l'émotion directe qui commande l'inspiration et dicte l'expression—il faut insister sur ce mot: dicte—puisque le vrai poème, celui qui est digne de ce nom, doit se former dans le cerveau du poète sous la secousse directe qu'est la sensation:

Car votre chair n'était qu'une fugace rose,
Et si, quand vous pliiez sous l'amour exigeant,
Vous sentiez tristement s'émietter vos argiles,
Vous saviez bien que l'Homme est solide et changeant,
Vous saviez bien qu'avec les fleurs longtemps écloses,
Et les jours longtemps clairs qui sombrent dans le soir,
Qu'avec l'automne vient la douleur de déchoir,
Et que la Femme est brève entre toutes les choses!
Belles, belles, plutôt pleurer sur votre mort
Que de voir s'effeuiller vos quarantaines pâles,
Lorsqu'arrachant le sceptre à vos mains triomphales,
La vieillesse vous prend à la gorge et vous tord.
Ah! comment assister alors cette détresse,
Qui fait trembler vos cœurs et vos pauvres genoux?
Quel geste hospitalier, quels mots sages et doux
Répareraient la vie et sa scélératesse?

Merveilleuse puissance de l'émotion vécue, ou sinon vécue, recréée par une imagination sympathique correspondante! Autre part[3] nous l'avons exprimée cette vérité d'âme, comme le plus cher article de notre credo littéraire, et avec une rigueur qui nous fut reprochée: «Savoir n'est rien... Sentir est tout!» puisque l'émotion, c'est justement l'étincelle qui fait jaillir la lumière dans l'âme du poète. Il est pourtant une restriction qu'il lui faut apporter, sans quoi elle ne rendrait qu'un compte insuffisant de la réalité. Elle demeure toujours exacte en effet, elle enferme une part de vérité profonde, la réplique de M. Maurice Barrès à l'objection de M. Paul Bourget: «L'écrivain Dorsenne n'avait pas beaucoup de cœur...»—«Qu'importe, s'il avait de l'imagination!»—Entendez par là que le pouvoir de se représenter des états d'âme, de les raviver dans l'ordre où la Nature les suscita chez nos semblables, peut suppléer à telle lacune de sensibilité individuelle que le poète manifeste dans la vie journalière. Qu'il y ait correspondance entre la vie vécue et l'art créé, c'est alors un rythme magnifique, donnant satisfaction à l'Idéal que nous portons en nous. Mais ce n'est pas là une nécessité rigoureuse pour la production. Tout à l'heure nous observions la grâce de tel tableau. Ici, c'est l'émotion intime qui suscite la qualité de l'accent.

Jusqu'alors nous ne connaissions qu'une incarnation de notre auteur. Voici maintenant qu'une seconde fait suite à la première... et le nom qui se dédouble en s'allongeant nous en devient le transparent symbole: Lucie Delarue-Mardrus s'est substituée à Lucie Delarue.—«Un jour, en effet, observe notre confrère Charles Maurras, le poète de l'Occident épousa ce fils du soleil, le docteur Mardrus, né au Caire d'une famille orientale.» Belle union, vraiment faite pour rajeunir le sang des races... que ne l'imite-t-on plus souvent dans l'ordinaire de la vie, où nous voyons des enfants de frères unis par le mariage et voués à faire souche de dégénérés!... Et, du point de vue poétique, le seul où nous devions l'envisager, expressive alliance qui poursuit ses immédiates conséquences dans la production de l'auteur! C'est la lumière de l'Orient qui pénètre et réchauffe les brumes septentrionales. Tout aussitôt, sous l'action de ces bienfaisants effluves, le poète s'efface et laisse la femme passer au premier plan: «Cette âme qui, dans la virginité d'hier, ainsi parla et chanta loin des paroles et des chants humains, je la dédie toute, avec ses poèmes, diversifiés selon une lente inspiration d'éclectique forme spontanée, à celui qui pour le futur l'a située dans la vie.»

Négligeons un instant ce qu'il y a d'un peu irritant, de légèrement artificiel et qui sent son auteur, dans la forme que revêt un tel don: le don en bloc d'une sensibilité féminine. Un écrivain de l'autre sexe, désireux de rendre témoignage à un amour dont il tiendrait le meilleur de son inspiration, sans doute y mettrait quelque réserve, quelque atténuation. Mais le propre de la Femme est de toujours pousser jusqu'à l'extrême: nous le constatons une fois de plus dans cette dédicace d'Occident. Ce sont les seules proses que nous possédions de Mme Lucie Delarue-Mardrus, du moins en volume: elles ne sauraient compter parmi le meilleur de son œuvre. Il n'en eut pas moins, ce don, des conséquences fort naturelles, conformes à l'ordre habituel des choses en général, aux exigences du tempérament féminin en particulier. Chaque jour ne nous montre-t-il pas ce spectacle assez banal: une jeune fille dont le vague cherche un sens à la vie, et qui soudain le découvre dans l'ardeur du premier baiser? Seulement voilà, sans doute rougirait-elle d'en faire l'aveu, et le récent éclat de son regard est pour nous son seul truchement.