Mme Lucie Delarue-Mardrus est donc une fille de la riche Normandie: circonstance qu'il faut se garder de négliger, puisque tel élément, d'apparence extérieur à l'être, par la suite devient cause efficiente et constitutive de sa personnalité. Combien cela est vrai et rigoureux, quand il s'agit de la Femme-auteur! Ce n'est pas moi, non certes, ce n'est pas moi, qui viendrai m'inscrire en faux contre une doctrine qui, après avoir connu tant de faveur, tomba par la suite dans le plus injuste discrédit. Tout comme les renommées, les théories littéraires ont leurs destins alternés, et si elles disparaissent un temps, c'est pour ressusciter ensuite, plus vivaces et mieux en faveur. Pour n'avoir pas su nous rendre un compte exact ou du moins suffisant, des éléments qui composent le génie de ces hommes, véritables demi-dieux ayant dominé leur époque, on fut sévère à celle-ci au delà de toute mesure: «Le Génie, s'écriait Barbey d'Aurevilly dans un élan lyrique..... Mais ce qui fait le plus le génie, aux yeux de ceux qui savent le comprendre, c'est quand il réagit avec fierté contre sa race, quand il se cogne contre son milieu, ou qu'il le secoue autour de lui, comme le lion secoue sa crinière... c'est enfin quand il porte le moins ou repousse le plus de ces influences fatales dont on voudrait le faire sortir.»
Magnifique mouvement d'éloquence à la française, chez cet autre Normand d'authentique génie... plaidoyer pro domo... défense personnelle où l'on retrouve l'accent du vieux lion méconnu qui justement secoue sa crinière et sort encore les griffes qui marquèrent tant et de si profondes entailles! Combien d'illustres exemples viennent réconforter sa doctrine! Aussi ne s'agit-il pas ici de Génie, mais d'un de ces talents précis et restreints dont, mieux que tout, les origines vont nous justifier la valeur autant que les limites! Elles nous découvriront à la fois cette part de sincérité et d'artifice qui existe chez tant d'écrivains, chez la femme qui tient une plume, plus encore que chez l'homme! Pourquoi plus d'artifice chez la femme? objectera-t-on. C'est qu'il fait partie essentielle de sa constitution mentale, conséquence de cette plasticité dont nous avons étudié déjà un saisissant exemple.
Qui de nous, l'ayant une fois traversée, n'a conservé dans le précieux répertoire où s'enregistrent les souvenirs, les images de la riche campagne normande? Beauté précise et mesurée de ces paysages qui se succèdent sans à coup, c'est presque avec la sage ordonnance de tableaux composés par un maître qu'ils développent sous nos yeux les lignes harmonieuses de leurs formes. Rien d'imprévu en eux, rien de brisé, ni qui force notre attention par la soudaineté d'une perspective, mais la plus raisonnable ordonnance, où viennent collaborer, suivant une succession méthodique, les éléments constitutifs de cette beauté. A mainte reprise, dans les Poèmes de l'auteur, passent en familières images les objets qui impressionnèrent les yeux de l'enfant et sont demeurés chers à son cœur pour ce qu'ils furent liés à l'éveil de sa vie émotionnelle. C'est une autre, nous l'avons vu, qu'elle croit tenir par la main, quand femme elle revit ces premières heures, et pourtant ne sait-elle pas, d'intuition sûre, qu'il n'est pas une impression de ce premier éveil qui n'ait contribué à la formation de l'âme vivante et vibrante qu'elle est aujourd'hui? La pièce intitulée: Beau Jour nous restitue ces images:
... Je me suis penchée au petit mur du clos
En face des beaux prés que baise la mer bleue,
Les tempes dans mes poings, avec ma robe à queue
Enroulée à mes pieds, à voir, à pas très lents,
Paître, sans relever leurs gros yeux indolents,
Les vaches aux deux pis gonflés comme des outres,
Les taureaux s'agacer les cornes dans les poutres,
Et les gaules qu'on range aux portes des pressoirs,
Et, redoutant la hâte automnale des soirs,
Sans bruit, rentrer au port, parmi le roux des branches,
Le papillonnement sans fin des voiles blanches.
On voit le charme, autant que les limites de cette poésie. Menus tableaux de vivante fraîcheur et de grâce, qui nous entretiennent des réalités immédiates, nous rattachent aux joies terrestres, mais jamais ne sauraient exalter notre âme jusqu'à la notion d'infini! S'il est un sentiment que ne suggère pas cette beauté, c'est, en effet, celui de grandeur et de majesté qu'enferme en ses romanesques sites la pathétique Bretagne. Je sais d'illustres Bretons qui en tirèrent argument pour exalter leur sol natal aux dépens du voisin, et poussèrent en plus d'une circonstance l'aveuglement filial jusqu'à se montrer iniques pour toute une catégorie de richesses naturelles qu'ils prétendaient rabaisser.
C'est d'une parfaite correspondance entre sa nature et la réalité précise des choses vues que Mme Lucie Delarue tire ce premier élément de sincérité qui s'affirme en ses vers. Tâchons de reconstituer en elle la série des étapes qui aboutissent à cet effet particulier de condensation poétique, grâce à quoi l'on enferme, en la traduisant, une émotion vécue. Cela, c'est presque tout le secret de l'art du poète. Sans doute il en est qui, à ce don initial, unissent d'autres facultés; mais un vrai poète qui ne le possédât à aucun degré, on ne le saurait concevoir, car il ne resterait plus qu'un artisan de rimes, c'est-à-dire la chose la plus froide, la plus artificielle, la plus vaine qui soit. Mme Lucie Delarue a la perception nette des objets qui viennent affecter ses différents sens, vue, ouïe, odorat: d'où sensation directe des choses de Nature; et de même que dans le décor de sa riche Normandie les motifs viennent se proposer à notre attention, la première marque de son talent spontané—j'entends: chaque fois que ce talent est spontané—c'est d'ordonner ses sensations en petits tableaux qui se fixent dans notre esprit. Sa poésie vaut avant tout par le détail minutieusement observé, puis par le groupement de ces détails. Veut-elle rajeunir le thème immortel et redoutable de l'ivresse du Printemps? Elle commence par une série de petites touches légères, presque impressionnistes, papillotantes et à peine fixées (Avril; On va vivre), puis elle aboutit à cette pièce: Recueillement, dans laquelle elle ramasse et concentre ses effets:
Le soir a provoqué les voix dominatrices
Des rossignols puissants comme des cantatrices.
Sorti du plus profond des parcs arborescents,
Le Printemps est déjà dans l'air comme un encens.
Fermons les yeux. Goûtons les heures tout entières,
Dans le recueillement des pesantes paupières.
L'ivresse des couchants tranquilles est en nous,
Qui fait battre nos cœurs et trembler nos genoux.
On n'aura jamais dit tout ce qu'on voulait dire,
En face des moments où la journée expire,
Et l'on pleure d'angoisse à sentir vivre en soi
L'Ineffable bonheur de ce muet émoi...
Dans la série des brèves esquisses qui précèdent ce Recueillement, on voit que l'auteur a été affecté directement par les objets qu'il s'est appliqué à fixer: Trop souvent la femme qui tente de faire œuvre d'art, particulièrement dans l'effort de la composition littéraire, faute de pouvoir sentir et penser par elle-même, sent et pense à travers un maître: d'où chez elle la rareté de l'invention originale. Mme Lucie Delarue est bien elle-même, quand elle fixe ces petits tableaux de Nature, et son originalité n'a pas d'autre cause que sa sincérité.
... La Peinture s'accorde avec l'art dramatique pour synthétiser, par des gestes identiques, les passionnés mouvements de l'âme humaine: en ce sens un Frédérick Lemaître et un Eugène Delacroix pouvaient tirer les plus durables bénéfices d'une fréquentation régulière, puisque leurs moyens d'expression étaient voisins et que se confondaient les limites de leur art. Pareillement évoquons les images plastiques déposées en nous par la fréquentation des Musées et des Théâtres: si parfois je cherche à me représenter les sources vives d'émotion chez la Femme ayant cette ambition de la fixer, je la vois très exactement qui met la main sur son cœur pour en suivre les battements. Et ce n'est pas là un de ces symboles obscurs, n'offrant qu'un rapport indirect avec leur objet... c'est le signe correspondant à la chose signifiée. Valeur unique du Geste, qui fixe pour l'éternité l'instant pathétique de la passion: un des plus raffinés parmi les peintres de ce temps avait compris son éloquence, plus expressive que celle des mots, en imaginant cette formule: Arts du silence[2], par laquelle il entendait opposer la Peinture à la Musique et à la Poésie: c'était seulement, il faut le dire, prédilection d'un peintre pour sa spécialité, car, à le bien prendre, si l'on envisage l'ensemble de la production, il n'est pas d'art supérieur, mais seulement des artistes supérieurs. D'identiques analogies nous invitent à conclure, dans l'ordre de la production poétique: la beauté d'un thème n'est pas seulement dans la richesse des développements que nous lui supposons; elle est bien plus encore dans leur concordance avec notre intime sensibilité, et d'ailleurs comment les pourrions-nous même imaginer, si à quelque degré déjà cette concordance ne nous était suggérée?
D'un instinct sûr, que rien ne saura dérouter, la Femme-Poète poursuivra correspondances, et analogies. Voilà donc une matière rare: son cœur, son propre cœur, qu'elle pourra travailler en toute assurance, et je n'entends pas par là ces grands mouvements de la passion où la puissance de conception virile lui est un trop dangereux rival,—domaine réservé qu'elle fera sagement de laisser à l'homme—mais plutôt ces intimes et mystérieux recoins où celui-là ne saurait pénétrer. Voyons en effet, examinons un peu ce qui advient dans la pratique courante de la vie: Toujours par quelque endroit, si fervent que soit un amour, la femme échappe à l'homme. Que ne peut-on les suivre ces amants, qui, dans un regard tout mouillé de tendresse, semblaient fondre leur âme et tout à l'heure uniront leur être d'un élan passionné! Oui, que ne peut-on pénétrer jusqu'aux plus intimes replis d'eux-mêmes! On serait effrayé de ce qu'on y verrait. Leurs lèvres une fois descellées et leurs bras désunis, quand la pleine possession de la conscience a remplacé cette folie d'une minute qu'est la fougue de l'instinct, quel abîme entre deux êtres qui tout à l'heure n'en faisaient qu'un! De ces chairs confondues et de ces souffles mêlés, plus rien qui demeure, hélas! La vraie nature a repris ses droits. Ils sont redevenus eux-mêmes, car dans cette brève détente de l'instinct, ils étaient tout au juste, et dans la rigueur grammaticale du terme, aliénés d'eux-mêmes. Et ce n'est pas seulement impénétrabilité particulière, difficulté d'adaptation, qui fait que deux âmes rapprochées par la vie ne sont pas plus rigoureusement pareilles que deux feuilles assemblées aux souffles de la forêt. Non, ce n'est pas désaccord d'une heure; c'est quelque chose à la fois de plus général et de plus local, général dans ses effets et local dans ses causes.