MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS

Parmi la pureté du matin triomphant,
Je vais, le souvenir encore si frais dans l'âme,
Du temps où je n'étais qu'un embryon de femme,
Qu'il me semble donner la main à quelque enfant.

L'herbe est froide à mes pieds comme de l'eau qui coule.
La mer au bord des prés vient chanter son bruit clair,
Et la falaise aussi déferle dans la mer,
De tout le terrain jaune et mou qui s'en éboule.

Les troupeaux, comme au long d'un poème latin,
Paissent avec des ronds de soleil sur leur croupe,
Et les oiseaux de mer ont abattu des groupes
Que chaque vague berce à son rythme incertain.

Et la prée, et les eaux également étales,
Sourient si bien à mes matineux errements,
Que je voudrais pouvoir entre mes bras normands,
Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales...

..... Ainsi, d'un clair ressouvenir de ses premières émotions, de ses enfances, disaient nos pères, l'auteur d'Occident, dès les pages liminaires de son second recueil, rend témoignage à ses origines. Et ce n'est pas seulement, ce Matin normand, un frais tableau d'aube sur la mer, où ressuscitent à leur place les images qu'ordonna la Nature, c'est encore hommage ému d'une Française au sol natal d'où elle tira sa sève et sa vigueur.

Tout ce coin de Nature en qui j'épancherais,
Comme en l'asile offert de quelque sein de femme,
Câlinement, les yeux fermés, toute mon âme,
Si lourde de tristesse et de mauvais secrets.

C'est quelque chose de plus encore: hommage de la femme faite et qui maintenant connaît la vie, au petit être en formation qui se dédouble en elle, qui s'isole de sa personnalité présente, au point de lui sembler une autre, mais de qui cependant les premières impressions, reçues sur cette matière malléable comme cire chaude qu'est le cerveau d'une enfant, y marquèrent le pli définitif qui doit persévérer jusqu'à la mort. «L'enfance est la vie d'une bête», s'écrie Bossuet quelque part... Et l'on voit assez par là que le grand orateur catholique n'a jamais rien su du premier âge, habitué qu'il était à ordonner ses gestes dans la compagnie des hommes faits; car si, du point de vue de la vie consciente, un tel aphorisme se peut justifier à une époque aussi exclusivement intellectuelle que notre dix-septième siècle français, il serait sans excuse en un temps où l'on a reconnu que la vie émotive constituait l'assise de toute formation. Mais en vérité les poètes n'ont que faire des arguments des psychologues, quand ils possèdent l'intuition, don merveilleux plus sûr que toute science, qui leur révèle ce que l'observation leur viendra confirmer. Il faudrait n'être aucunement poète, avoir une âme dénuée de toute intuition poétique, pour ne pas attribuer à ces premières impressions une importance justement contraire à celle que leur reconnaissait l'éducateur du Dauphin. Et nous allons voir que l'auteur d'Occident possède une incontestable nature de poète.