Pour fortifier mon raisonnement, je vais prendre un exemple illustre, dont j'entends qu'on veuille bien ne pas déduire plus de conséquences que je n'en vois moi-même. Comparer n'est pas égaler, et ce n'est pas un motif, si nous établissons une analogie entre la facture d'un ouvrage moderne et celle de quelque devancier fameux, pour que nécessairement on en déduise une équivalence: affaire de nuances que chacun comprendra! C'est ainsi que, dans Madame Bovary, les figures de second ordre: Homais, Bournisien, le père Rouault, sans pourtant dépasser le plan où sut les maintenir un merveilleux instinct de composition, présentent l'intense relief qui les rend inoubliables, presque au même titre que les protagonistes de l'œuvre: Emma, Rodolphe et Léon.
Je ne regrette pas d'avoir cité ce roman fameux, car s'il est ouvrage d'imagination ayant exercé quelque influence sur Mme Marcelle Tinayre, c'est, à n'en pas douter, Madame Bovary. Il serait aisé de montrer, citations en mains, que la technique de la Maison du Péché est sensiblement analogue à celle de Gustave Flaubert. C'est le même procédé de composition par Portraits détachés où s'affirme un extraordinaire don visuel, par Descriptions de nature, isolées en apparence, mais liées intimement aux minutes pathétiques du drame, enfin par Morceaux, exécutés avec ce souci de leur donner une exceptionnelle importance[10]. Et je ne prétends pas—chacun me comprendra—qu'il existe le moindre parti pris chez notre auteur de plier son esthétique à celle d'un maître admiré, ou qu'une fréquentation trop assidue ait marqué une de ces empreintes par où s'accuse la plasticité féminine. Nullement, c'est simplement analogie d'esthétique, rencontre de tempéraments, qui fait qu'à cinquante années de distance, deux natures bien françaises et qui toutes deux méritaient d'être normandes, associèrent leurs images en obéissant à d'identiques exigences. La grande loi de la Liaison des Idées commande tous les cerveaux humains, celui de l'artiste avec une rigueur plus évidente encore. Douée de qualités visuelles qui l'apparentent d'étrange façon à Gustave Flaubert, Mme Marcelle Tinayre associe ses images conformément à l'esthétique de Madame Bovary. Cette simple constatation n'a rien qui la puisse diminuer. Il n'est pas jusqu'au style qui, par son accent, sa musique et certains rythmes ou façons de conduire la phrase, ne découvre de saisissantes analogies, surtout pour une oreille qui, dans sa première jeunesse, fut bercée au son de ces cadences.
Pour rendre témoignage de vigueur créatrice, il n'est pas que ce pouvoir de s'extérioriser. Prenons les plus illustres entre les ouvrages de l'esprit, ceux où nous avons voulu voir les garanties de cette virilité; pas un qui n'ait un puissant support intellectuel. D'un tel point de vue, la loi de production va se formuler ainsi: toute grande œuvre apparaît comme la combinaison des deux éléments qui créent la personne humaine: Intelligence et Sensibilité. Jadis, l'esprit classique, modelé par la discipline purement logique des dix-septième et dix-huitième siècles français, attribuait à l'intelligence la place prépondérante: la littérature de ces deux siècles nous en est une preuve suffisante. Aujourd'hui les travaux des psychologues, fondés sur l'observation directe de la vie, sur l'éveil de la conscience chez l'enfant, et trouvant d'ailleurs leur meilleure justification littéraire dans l'épanouissement romantique du dix-huitième siècle, reconnaissent, dans la vie émotive, l'assise de toute personnalité, comme le tuf où l'intelligence vient plonger les racines qui fortifieront son développement.
Encore une fois, je prie qu'on ne me fasse pas dépasser ma pensée, dire ce que je n'ai pas voulu dire. Je n'ai voulu que marquer des analogies pour préciser cette pensée. De ce qu'un ouvrage signé d'un nom féminin comme la Maison du Péché, présente, dans l'exécution et dans la conception même, quelques traits communs avec telle œuvre fameuse consacrée par le temps, il n'en faut pas tirer plus de conséquences que cette analogie n'en comporte. Je tiens seulement à souligner les raisons pour quoi Mme Marcelle Tinayre est la plus virile des plumes féminines d'aujourd'hui.
Qu'est-ce en somme que ce roman: la Maison du Péché? Un problème de psychologie amoureuse, dont la solution se subordonne à des données si précises et si fortes, qu'il devient impossible de les modifier, si peu soit-il, sans altérer la vraisemblance des crises passionnelles qui vont se succéder, données où les éléments intellectuels font équilibre à ceux de la sensibilité. Et ceci encore est une preuve de virilité chez notre auteur, que se trouvent requises, pour goûter la pleine saveur de son œuvre, des facultés n'ayant d'habitude qu'un rapport éloigné avec les ouvrages de pure imagination.
Voici un jeune homme élevé par une mère ultra-janséniste, suivant les principes de la plus sévère discipline morale, celle qui voit dans l'œuvre de chair l'irréparable souillure, la cause d'éternelle damnation.—«Chaste entre les chastes—c'est le principal portrait de la mère d'Augustin—restée vierge de cœur, Thérèse-Angélique conservait du mariage et de la maternité un dégoût invincible pour l'œuvre de chair. Elle ne voyait dans l'amour qu'une fonction basse et ridicule, la marque de la bête que le sacrement même n'efface pas tout à fait?» Son fils Augustin a atteint l'âge viril sans perdre sa fleur d'innocence, élevé par les soins du janséniste Forgerus, mais sans soupçonner—car l'occasion ne s'en est point offerte—les sources vives de tendresse qui se dissimulent en lui. L'esprit sceptique du Boulevard a pu sourire de cette conception sans marquer autre chose par ce sourire qu'une parfaite méconnaissance de l'âme humaine, car il a de tout temps existé, aujourd'hui même il existe encore plus d'Augustins qu'on n'imagine: «Un jeune homme, fervent chrétien, rencontre une jeune femme belle et désirable, il ne voit pas sa beauté, il ne la désire pas. Il souffre de la sentir réticente, réfractaire, et par d'innocents subterfuges, il s'efforce de lui arracher un aveu. Bientôt le salut de cette créature lui devient plus cher que sa propre vie. Il veut la jeter dans le giron de l'Église, l'associer à la communion des Saints. Et ce prosélytisme ingénu, cette sollicitude qui s'ignore, cet inconscient appétit du sacrifice, c'est l'amour!»
En face d'Augustin, la voici donc cette jeune femme qui, par une rude expérience et dès le premier âge d'aimer, a connu les tourments de la vie. Cette vie, elle la sait, autant que lui l'ignore, et bien qu'elle en ait souffert, elle ne l'a pas prise en dégoût. Son unique désir, c'est de la recommencer au point même où ses malheurs l'ont laissée. Comme Fanny est une nature noble, elle ne la conçoit qu'illuminée du sentiment qui vraiment l'ennoblira. Mais en même temps, c'est une âme profondément anti-religieuse, ou plutôt a-religieuse, pour qui demeure lettre morte toute notion d'au-delà.
Tels Augustin de Chanteprie et Fanny Manolé, vivantes données d'un passionnant problème. Il faut souligner cette épithète: vivantes.—Car il ne s'agit pas ici d'êtres abstraits, imaginés pour mettre une thèse en valeur. De l'un à l'autre intervient la souveraine, l'inéluctable fatalité d'amour. Nous avons alors la suite rigoureuse, déduite avec une force étrange chez une femme, force intellectuelle, non plus seulement sensible, des états passionnels et des crises qu'elle comporte, présentant un caractère de logique auquel on ne saurait rien modifier sans altérer du même coup la portée comme la signification de l'ouvrage.
Et c'est d'abord l'enchantement des premières initiations, tout le côté mystique et tendre, exclusivement tendre, d'une âme vierge qui pour la première fois s'ouvre à l'amour. C'est la révélation de la grâce, de la beauté féminine, du charme puissant et doux qui se dégage du mundus muliebris, surtout pour l'homme demeuré longtemps chaste. Mme Marcelle Tinayre, l'a senti et délicatement rendu. Non, ce n'est pas un vain symbole, celui de la force inhérente à la chasteté, de la puissance de prise que donne sur le monde une énergie qui ne s'est pas dispersée aux dépenses sexuelles. En ce sens, le beau mythe de Parsifal n'est que la plus glorieuse illustration contemporaine d'une vérité qui persiste à travers les âges, dont nous sentons l'immortelle portée dès la première défaillance du héros, quand les bras souples de l'Enchanteresse inclinent cette tête juvénile sur son sein parfumé... Ce sont ensuite les joies de former une âme, de la plier à son idéal, de croire du moins qu'on atteindra à la convaincre: décevant espoir, car on ne transforme pas l'essence d'un être... on ne saurait qu'y ajouter, et la visite à Port-Royal, le plus beau morceau du livre à mon avis, n'est qu'un délicieux tableau psychique, où deux âmes se confrontent entre elles, sans aucune chance de se pénétrer. De toutes les formes de pensée, la forme religieuse est la plus incommunicable, celle qui exige le plus de don pour être entendue dans son sens intime, et quand le jeune homme exalte devant sa bien-aimée les délices de la communion en Dieu, comment toucherait-il de son idéal supra-terrestre une âme dont les appétitions se restreignent toutes à la terre. Vient enfin la révélation foudroyante de l'homme complet, avec ses exigences qui se manifestent dès la première possession... et c'est vraiment d'une profonde connaissance de la psychologie virile, cette brusque audace succédant à tant de timidité, cet impérieux accent que commande la voix de l'instinct dès que la beauté dévêtue de Fanny lui vient proposer ses attraits: soudaine interversion des rôles que je n'eusse point tant admirée sous la plume d'un écrivain de mon sexe, mais qui force mon admiration, venant de Mme Marcelle Tinayre. Je sais peu de tableaux comparables à cette scène d'abandon dans la Maison du Péché, pour nous convaincre que cet abandon est un instant de brève folie.
Folie, n'en doutez pas, chez tout homme, diront les adversaires déclarés des sens, les disciples de Forgerus et de Thérèse-Angélique, combien plus grave, irréparable à vrai dire, chez ces amants exceptionnels, puisque de cet instant datent leurs intimes tortures! Pour eux désormais, il n'y aura plus que tortures, douleur d'aimer succédant aux premières délices, et si jamais œuvre d'art pouvait servir à l'édification morale de qui la voit ou l'entend, on ne saurait imaginer tableau plus propre à détourner du mal sacré deux êtres qu'un invincible attrait rapprocha pour les mieux tenailler par la suite. Tortures de la solitude morale et du contraste des natures qui se révèle même dans l'amour..... que dis-je? surtout dans l'amour et après la possession! Rancœur de la possession où s'ajoute cette certitude de l'impénétrabilité des âmes, d'autant plus impénétrables que les êtres physiques se confondent plus souvent! Images de rivalité et de jalousie du passé, cette jalousie plus féroce parfois que celle du présent, qui vient aviver chez l'homme le désir physique que tout exaspère!... Enfin cette volupté des sens, où de moins en moins participent les mouvements de l'âme, atteignant à créer une désagrégation de l'être moral qui va presque jusqu'à la démence, par où l'œuvre de Mme Marcelle Tinayre rejoint celles de Mme de Noailles et de Mme Henri de Régnier, en marquant une fois de plus cette domination, cet esclavage des sens, négation du profond amour—car s'il est une loi démontrée en psychologie amoureuse, c'est que la tendresse dont se nourrit le sentiment se manifeste toujours en raison inverse de la volupté qui l'annihile! Aurai-je atteint à marquer la forte assise intellectuelle qui permet des déductions de cette rigueur, et que par là du moins, le don littéraire de Mme Marcelle Tinayre s'affirme en un saisissant contraste avec celui de ses rivales?